Le fil orange (2)

pub_1958;h=682,w=1363Il y a ce fil orange qui serpente dans l’herbe trop haute, ce fil orange qu’on craint de heurter, d’abîmer, de couper, ce fil qui se cache dans les herbes échevelées de cette pelouse sèche et mal entretenue, envahie de potentille et de trèfle blanc. Il fait déjà chaud. Du sol de l’allée monte un relent de sable, une odeur de poussière, de pin, de lavande et de branches desséchées. Tout est calme, les oiseaux se sont cachés, on entend parfois quelques mots, à peine une conversation, étouffée par les feuillages et les haies trop hautes, un bruit de métal qui tombe sur le carrelage, une porte qui claque.
Il y a ce fil orange qui serpente, ondule, brille au soleil, ces cliquètements, ces petits bruits de mécanique qui donnent l’impression qu’on est en train de démonter un jouet et les grincements d’une corde sur le portique d’une balançoire. Le vernis du portillon colle à la main comme si, depuis des années, il n’avait pas encore eu le temps de sécher. La serrure est rouillée et la poignée de laiton terni ne tourne plus. Je marche sur les pavés dont les joints sont envahis de pissenlits, je passe devant la porte grande ouverte d’un garage. Une caisse à outils est abandonnée sur le sol ; à côté, un vélo d’enfant, un petit toboggan, une piscine en plastique, une échelle, une voiture poussiéreuse. J’ai chaud, mes paquets sur lourds, la ficelle du colis me scie les doigts.

Le téléphone sonne dans la maison voisine. Les fenêtres sont si proches, grande ouvertes, j’entends des pas et la voie étouffée d’une femme qui répond. >Un lundi après-midi, au début du mois de juillet. La chaleur est étouffante. J’arpente depuis deux heures les ruelles désertes d’un lotissement. Allée Mistral, Rue Pagnol, Impasse Giono pour distribuer mes prospectus publicitaires. Les noms des rues et les numéros des maisons cognent dans ma tête. La sueur coule sur mon front, j’ôte ma veste de tailleur grise.
Pendant l’entretien, lorsqu’il m’a demandé si j’avais une voiture, j’ai répondu « oui », sans réfléchir. De toute façon, je n’avais pas le choix, une condition indispensable à ce travail, affirmait-il. C’est un petit mensonge. Maman me prête parfois la sienne, quand elle n’en a pas besoin. Les autres jours, je dois me débrouiller.
Sur la boite aux lettres blanche, les autocollants se superposent : pas de publicité, SVP, publicité interdite, distributeurs, passez votre chemin. Oui, d’accord, mais je fais comment, moi, avec mes paquets, qui sont si lourds, si je ne peux pas m’en débarrasser ? Derrière les buissons, me parvient un bruit sourd, comme un ballon qui éclate, suivi d’un juron. Le fil orange part de là, s’enfonce sous l’herbe trop haute, disparaît puis revient à la surface, tout près de mon pied, à côté du banc repeint en vert.
Je m’agenouille, pose mon paquet, sors un couteau de mon sac, coupe le fil. Le bruit du moteur s’interrompt.

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