Une terrible beauté

fauteuil rougeLa nuit, je m’abandonne entre les bras des étrangers, comme une fleur que l’on cueille et qui se fane, sitôt coupée.
Je dérive au gré des courants, vacillante, titubante, d’une épaule à l’autre. Je plonge dans la pénombre zébrée d’éclaboussures. Balancée, oppressée, je me livre au premier venu qui m’entraîne, une main glissée dans la mienne, une paume insistante dirige ma hanche, jusqu’à une alcôve tapissée de velours sombre, où taches et poussières scintillent comme des paillettes.
Mon cavalier m’étreint, exubérant. Il me ligote, me muselle. Ses doigts s’agitent, entremêlent le nylon et la dentelle, entortillent les boutons de nacre, s’égarent entre les superpositions de coton et de lycra, fouillent, fourragent, piégés dans le lacis des bretelles et des attaches parisiennes. Je suis une fille facile, peut-être, mais ma peau nue se drape et se protège.
Il sort d’une poche intérieure de son blouson une fiole de rhum sombre qu’il exhibe comme un trophée. Le goulot cogne contre mes dents. Le liquide s’écoule dans ma gorge comme un remède, du lait adouci de miel. Je n’ai plus sommeil. Des cristaux sucrés se collent à mes lèvres. Des étoiles dorées explosent au creux de mon ventre.
Prosternée, à genoux, cheveux emmêlés, collés sur les tempes, j’avale trop vite, les yeux fermés, la boisson sirupeuse. Sa main épaisse glisse sur ma nuque. Ma tête alourdie se ploie. Mes joues effleurent la toile de jean râpeuse qui moule ses cuisses.
Trop de monde, trop de bruit. Des doigts chuchotent. Des mots s’accrochent. Une conversation s’égare. Les lumières jaunes des issues de secours s’égouttent comme de la cire fondue sur les murs de crépis sale. La fatigue, le sommeil, l’alcool, encore, dans les verres à demi pleins posés sur la table. Je sirote en fermant les yeux.
La tête du garçon s’appesantit sur mon épaule. Un autre me rejoint, pose sa joue sur mes cuisses, ses mains glissent sur mon ventre nu:  « Tu est si belle ce soir. Une terrible beauté, vraiment, dans tes yeux qui scintillent.

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