Too much blood (2)

760769Je retrouve les deux garçons devant le pédiluve, douchés, avec leurs cheveux longs plaqués en arrière, méconnaissables, ils m’entraînent dans le ruisseau d’eau glacée que je traverse sur la pointe des pieds.
Le piscine couverte est déserte. Sous la grande verrière aux panneaux verdis par les mousses, la chaleur est oppressante. Les dalles gravillonnées de la terrasse claquent sous nos pieds nus comme des touches de pianos, des hordes d’enfants crient, sautent et se bousculent, les familles sont attablées au bar et les fauteuils de plastique rouge et orange sont si nombreux, collés serrés, que notre trio se disloque pour enjamber les sacs, les serviettes étalées sur le sol, les transats. Des gerbes d’écume inondent les plages bétonnées. Le chahut et l’agitation dans le grand bassin sont si intenses que l’eau paraît être en ébullition. C’est peut-être le cas? La fournaise cogne sur mon front, mes épaules, mes jambes.
Une main agrippe mon bras:
– Pourquoi marches-tu si vite? Tu essayes de nous semer ? Notre compagnie te déplaît ?
– Non, je cherche mon amie.
L’homme saisit mon poignet et j’ai presque mal.
– Nous avons toujours rendez-vous au même endroit. Lâche moi, je ne veux pas me sauver.
Je longe le grillage qui ceinture le bassin et les terrasses surchauffées, pousse un portillon métallique et pose enfin mon pied nu sur la pelouse fraîche et légèrement humide qui descend en pente douce jusqu’au fleuve. J’avance lentement. Les tiges des graminées sont souples et caressantes sur mes chevilles. Le brouhaha des jeux d’eau, des cris d’enfants et des plongeons s’estompe. Sur l’herbe régulièrement tondue, les activités sont calmes, alanguies. Des groupes assis en cercle bavardent à voix basse, des adolescents domptent leur cerfs-volants, les enfants courent toujours mais la pelouse ralentit les virages, amortit les sauts.
A côté des tables de ping-pong en béton blanc poli par la pluie, Danièle est allongée et sourit en m’apercevant.
– Tu es en retard ? Que s’est-il passé ?
Elle remarque les deux garçons, se redresse en s’appuyant sur les coudes.
– Tu les connais ? Ils sont avec toi ?
– Oui, ils m’ont aidé. J’ai eu un petit souci sur le parking.
– Quel petit souci ? Rien de grave j’espère.
Un des garçons intervient:
– Non, à moins que tu ne conduises une 2CV beige. Danièle me dévisage, curieuse.
– Je n’ai pas de voiture, je suis venue en bus, comme d’habitude.
– Ne cherches pas à comprendre…
Je m’effondre à côté d’elle, sur la même natte en paille tressée. Un sachet de papier brun empli de fruits s’est éventré et je saisis une des pêches, que je mords à pleine dents et dont le jus s’écoule sur mon menton et sur mon cou.
Les deux garçons s’installent :
– Je m’appelle Nicolas et lui François, mais tu peux dire Nico et France.
– Effectivement, ça sonne mieux!
Nico étend sa serviette sur la pelouse. Les lettres noires « Too much blood » s’affiche en léger relief sur le tissu éponge d’un rouge délavé et je remarque un tatouage sur son avant bras alors qu’il s’allonge à côté de moi : la bouche sanguine et carnassière, signature des Rollings Stones.

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