Too much blood (3)

R-150-1537312-1281888676Il sort de son sac une bouteille de whisky et du jus d’orange.
– Tu le préfères pur ou en mélange?
– C’est frais?
– Non, mais je peux aller chercher des glaçons au bar.
– Oui, s’il te plaît.
D’une traction des bras, il se soulève, entraîne son ami et tous les deux s’éloignent en petite foulée. Danièle sourit:
– Où les as tu trouvé ces deux-là?
– Je te l’ai déjà dit: sur le parking. J’ai accroché une autre voiture et ils m’ont dépannée.
– Ils ont l’air gentils.
– Oui, peut-être. Sait-on jamais?
– Gentils, cela ne veut pas dire élégants et spirituels.
Elle rit, croque une autre pêche, à peine mûre.
– Tu as envie de sortir avec eux ce soir? Pourquoi pas, après tout, s’ils nous invitent.

J’écoute à peine son bavardage. Je ferme les yeux, le sommeil m’engourdit déjà.
Alors que les deux garçons réapparaissent, avec leurs bouteilles d’alcool et les glaçons tintant dans une cuvette en plastique, elle sursaute, applaudit, interroge en riant:
– Comment avez-vous fait? Vous connaissez quelqu’un qui travaille au bar?
Elle trépigne, acclame les garçons pour quelques gorgées d’alcool qui s’écoule dans les verres, à peine troublée par le nectar d’orange et d’abricot. Elle boit, s’écroule dans l’herbe, rit sans pouvoir s’arrêter.
Compréhensif, Nico encourage:
– C’est une bonne marque, un breuvage de luxe. Profitez-en les filles, vous ne serez pas malade.
Toutes les deux, nous épuisons la première bouteille. Danièle titube, ses mains se posent sur la table de ping-pong, à laquelle elle s’accroche comme à un canot de sauvetage.
– Hé, les garçons, vous n’avez pas envie de jouer, un petit match entre nous?
Elle insiste, supplie et sur le champs, ils retournent au bar pour emprunter deux raquettes, des balles. Sans les attendre, elle se hisse sur la table qui tangue au milieu de la pelouse comme un radeau blanc. Elle s’allonge sur le béton, glisse ses doigts entre les mailles du filet poussiéreux, se retourne sur le dos, bras et jambes écartés et hurle:
– Les torches enflammées des arbres lèchent le ciel.
Poussés par le vent du sud, les lambeaux indigo des nuages glissent dans l’immensité bleutée.
– Il va bientôt y avoir de l’orage. Tu entends le tonnerre?
Un oiseau effrayé s’égare dans les taillis puis monte en flèche vers le ciel avec un piaillement d’enfant perdu.
Elle sursaute et ses mains tremblantes s’accrochent à mon bras.
– La table penche. S’il te plaît, retiens-moi, j’ai peur de glisser, de plonger dans le grand océan vert et de disparaître.
Ses doigt nerveux se crispent sur mon poignet, elle chuchote:
– Si on lâche un ballon de baudruche gonflé à l’hélium, il montre très haut dans le ciel. Jusqu’où? Que devient-il?
– Je suppose qu’il finit par éclater et retombe en lambeau. Loin, très loin, jusque dans le Sahara ou sur l’Atlantique.
– Hé, les garçons, venez vite, il faut ouvrir une autre bouteille, sinon, je vais devenir triste et commencez à pleurer.

Philosophes, ils versent en silence de la vodka bleutée qui s’écoule comme l’eau de la fonte des derniers icebergs dans les gobelets en carton et je vois s’ouvrir enfin le rideau sombre de la fête. J’entre dans le grand chapiteau chamarré. Dehors, la lumière était terne, éteint le grand soleil de juillet qui empoussiérait d’un voile pâle les herbes et les feuillages.
Les grandes cymbales claquent avec fracas, les trombones exultent, l’orchestre délire, les lumières vibrionnent, dessinent sur le sol des cercles concentriques dont la régularité se distend, projetés sur les voûtes célestes de toiles tendues, puis le visage hilare du grand clown blanc apparaît, le baron de la fête, Nico, la bouteille à la main, qui m’aide à me relever. Je n’y arrive pas, mes jambes sont aussi fragiles que des filaments de verre, mes mains tremblent, mes bras cotonneux se disloquent, je m’effondre au milieu des buissons.
Nico me sert à autre verre. L’alcool, plus doux que le miel, coule dans mon œsophage comme un élixir vie, et à travers les branchages, je regarde Danièle qui court autour de la table, elle pourchasse une balle absente, confisquée, la raquette brandie à bout de bras comme une chasseuse de papillons.

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