La petite gymnaste

a9bfe446daDans les vestiaires des gymnases, les jeunes filles ne se font jamais de cadeau. Elles s’observent, s’épient, s’évitent et se regroupent suivant la couleur de leurs justaucorps (bleu-roi pour les débutantes, rouges, blancs ou noirs, comme les ceintures des judokas, en fonction de l’ancienneté et des médailles récoltées au fil des concours). Elles détaillent, elles raillent, elle persifflent. Les cheftaines règnent et distribuent les ordres, les encouragements et les critiques, les lieutenantes écoutent et obéissent et les petites filles perdues restent solitaires. Assises à l’écart sur un banc, elles enfilent avec gêne leurs justaucorps neufs par dessus leurs sous-vêtements et leurs tee-shirts car elles n’ont pas encore l’habitude de se déshabiller devant les autres.
Je suis ce cours de gymnastique depuis un mois à peine. Je n’y connais personne et c’est d’autant plus difficile de m’y faire des amies, car j’ai raté la rentrée. Je n’ai commencé qu’à la fin du mois d’octobre, alors que les petits groupes étaient déjà formés, les amitiés naissantes, les clans assemblés, souvent depuis l’année dernière.
Ce n’est même pas le club de mon quartier. Les filles qui viennent ici ne fréquentent pas mon collège. Mon père m’y a inscrite parce qu’il connait l’entraineur, un ancien collègue de l’usine et surtout, parce que, depuis deux ans, mes résultats en gymnastique sont catastrophiques.
– Comment est-ce possible d’avoir d’aussi mauvaises notes en sport ? s’étonnèrent mes parents en découvrant, l’année dernière, mon bulletin du troisième trimestre.
J’expliquai, en retenant mes larmes :
– Après avoir lancé le poids, je suis sortie du cercle par le devant. C’est éliminatoire, j’ai eu un zéro.
Mes parents m’écoutaient en silence et je me justifiais encore, la voix tremblante:
– La professeure est sévère, je vous l’ai déjà dit, elle ne laisse rien passer. Quand on oublie d’attacher nos cheveux longs, elle les entortille avec une corde à sauter, sans prendre aucune précaution. Bien au contraire, plus elle les tire et les emmêle, plus elle est contente.

Je n’arrivais plus à contenir mes pleurs et ils n’insistèrent pas.
Le lendemain après-midi, j’essayais de m’entrainer, toute seule, dans la cour, en improvisant un parcours d’athlétisme. L’année scolaire se terminait, je n’avais pas beaucoup d’espoir d’améliorer mes résultats, mais je pouvais tenter d’obtenir une ou deux notes qui remonteraient ma moyenne.
Pour le saut d’obstacles, je tendis des cordes entre plusieurs chaises en vis à vis. Je vérifiais soigneusement la hauteur, les alignements. Je m’échauffais en sautillant pendant quelques minutes puis je pris mon élan, courus quelques mètres et franchis la première haie avec appréhension. Ma cheville s’accrocha dans la corde, je trébuchais, je faillis tomber et une des chaises bascula. Je la replaçais tant bien que mal, mais mon bricolage était instable, j’avais peur, je n’osais plus repartir, la fine trace rouge que le frottement de la cordelette avait laissé sur ma peau me brulait.
Je dénichais une pelote d’élastique rouge que mon père utilisait naguère pour arrimer une bâche sur sa remorque. Je la tendais entre deux arbustes, sur la pelouse, pour symboliser la barre du Fosbury. Je demandais à mon frère de m’aider à transporter un vieux matelas qui trainait au sous- sol. J’amorçais ma course d’élan en quelques foulées, légères et retenues et je m’arrêtais face à la barre. Debout je relevais la cuisse, vérifiais la hauteur. Je tournais le dos, je me penchais en arrière, Je m’appuyais sur l’élastique et tombais lourdement sur le matelas taché de moisissure. Allongée sur le dos, les yeux grands ouverts, je flottais dans le ciel bleu pur. J’écartais les bras, les jambes, je ne bougeais plus, je pensais à Annie, ma meilleure amie, et à notre terreur, à toute les deux, quand la professeure nous obligeait à exécuter ses exercices.
Ce que nous détestions par dessus tout, c’était le saut au cheval d’arçon. Toutes les élèves en file indienne attendaient leur tour en silence. Les meilleures passaient les premières et la professeure les félicitait avec zèle. Elles n’étaient que trois ou quatre qui maitrisaient la course, l’élan, la réception. Les autres se débrouillaient tant bien que mal et, au fur et à mesure, la voix de la professeure devenait plus acerbe et ses critiques cinglantes. Debout dans la queue, je fermais les yeux, j’écoutais les frottements des pas sur les tapis usés, les rebonds sur le tremplin, le grincement des pieds du cheval, le son étouffé de l’arrivée sur le matelas, les remarques acides de la professeure. Quand venait mon tour, je refusais tout simplement de courir. Butée, immobile, je secouais mécaniquement la tête. Ou bien, je ratais volontairement ma couse d’élan, et m’arrêtais pile devant le tremplin. Qu’importe les imprécations et les menaces, je m’esquivais en silence, la tête baissée et allais m’assoir le long du mur. Je regardais Annie qui amorçait sa course, les jambes tremblantes. Maladroite, elle se retrouva sur le cheval légèrement de travers. La professeure saisit alors son bras à la hauteur du poignet. J’entendis distinctement un craquement sec. Le bras d’Annie se tordit, elle bascula et tomba sur le coté. Elle hurlait de douleur. Tétanisée, je n’osais plus bouger. Annie venait de se fracturer l’extrémité inférieure du radius et serait dispensée de cours le reste de l’année.

Au club de gymnastique, c’est un jeune homme blond et athlétique qui assure l’entrainement des débutantes, rien à voir vraiment avec la petite femme brune, maigrichonne et aigrie, toujours habillée de noir, qui enseigne au collège. Il est blagueur, dragueur, les autres filles l’adorent. Il les fait rire. Je les entends parler de lui dans le vestiaire. Elles rêvent toutes de se faire raccompagner les jours de pluie dans sa voiture de sport rouge, mais il n’y a de la place que pour deux. Moi, il ne me regarde jamais, comme si j’étais invisible. Debout, à l’écart du groupe, j’écoute distraitement ses explications en observant la petite gymnaste qui arrive seule et traverse la salle en silence. Elle a mon âge, elle est plus petite que moi mais tellement musclée. Ses jambes gainées d’un collant noir sont aussi noueuses que les branches d’un vieil arbre. Il y a deux jours, elle a été championne d’une compétition régionale, j’ai vu sa photo dans le journal, et les admiratrices se rassemblent lentement dans son sillage pour la féliciter. La petite gymnaste ne se laisse pas distraire. Quelques embrassades, quelques mots de remerciements lancés d’une voix indifférente et la voilà qui se prépare, plonge ses mains dans la magnésie, se masse les doigts, les poignets puis, positionnée devant les barres asymétriques, elle se concentre longuement, le torse arqué, les jambes serrées.
Au sein du petit groupe des débutantes une turbulence me distraie. Une des filles vient de baisser brutalement le short de sa voisine. La victime sursaute, crie, tente de gifler la provocatrice. L’entraineur s’interpose et calme les adversaires qui chahutent et se bousculent.
Impassible, inaccessible, la petite gymnaste tourne autour de la barre, sans temps d’arrêt. Les cuisses et les bras tendus, elle valse, virevolte, se renverse, change de barre, tourne encore, alterne les combinaisons et les enchainements. Puis elle s’envole quelques secondes, bien droite, les bras collés au buste, avant de se poser sur le tapis de réception, à peine essoufflée.
Les chahuts ont cessé, les débutantes l’observent, fascinées mais derrière moi, j’entends une des filles qui chuchote à sa voisine :
– Elle ne grandira plus, il parait que c’est une naine. ça ne sert à rien qu’elle s’entraine : elle ne pourra jamais participer aux compétitions nationales.

Nouvelle parue dans l’ouvrage hors-série dirigé et présenté par Marie-José Christien « Femmes en littérature » 

Spered Gouez (L’esprit sauvage) Octobre 2009

Illustration: Edgar DEGAS  Petite danseuse de 14 ans

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