Haies et clôtures (3)

L’homme est petit, trapu, âgé d’une cinquantaine d’années. Il est habillé d’un pantalon de drap de laine gris et d’une parka bleu marine à la coupe sévèrement militaire. La visière brune d’une casquette mange le haut de son visage.
S’il était danseur, sa position s’appellerait la seconde, mais ce n’est pas un danseur, indéniablement. Il est lourd et massif. Le chien qu’il tient en laisse, un teckel empâté, est assis à ses pieds. Tous les deux sont immobiles et m’observent avec désapprobation. Raides et critiques, l’homme et le chien sont figés dans la même attitude.
J’émerge juste devant eux des buissons dégarnis qui séparent le stade des terrains de tennis. Je rentre de l’école où je viens de conduire ma fille. Ce passage est un raccourci que j’ai découvert il y a quelques jours et qui me permet de rejoindre un entrelacs de chemins tortueux aménagés derrière les haies et les clôtures privées.
L’homme et le chien m’observent depuis le trottoir. Négligemment, je détache une feuille accrochée à mon épaule, saute par-dessus une flaque de boue, traverse la bordure de pelouse détrempée d’un petit saut gracile, puis marche dignement sur le bitume, regrettant simplement, face à l’insistance de ce couple si bien assorti, de m’être vêtue avec tant de désinvolture. Ce matin ma fille était fatiguée, elle a dormi plus longtemps et nous avons pris du retard. Je ne suis ni peignée, ni lavée, j’ai enfilé au hasard un caleçon trop étroit et un pull moulant. Mais le pire ce sont mes chaussures, d’horribles bottines violettes juchées sur des semelles épaisses qui ressemblent à des plateformes et qui me font trébucher comme une geisha malhabile.

Le lendemain, je les retrouve au même endroit, à la même heure mais, prévoyante, je me suis habillée avec plus de soin, choisissant des couleurs sombres et des vêtements simples.
Lorsque j’arrive à sa hauteur, l’homme commence à parler. S’adresse-t-il à moi ? Sans doute car nous sommes seuls, à moins qu’il ne dialogue avec son chien.
– Est-ce vous qui venez de vous installer au 7 rue de B ?
– Oui, c’est moi, mon mari, et notre fille.
– Je tiens à vous signaler un détail qui ne me plaît pas beaucoup : il y a du bruit dans votre jardin, le soir. C’est inhabituel dans ce quartier.
– J’ai une petite fille. Quand il fait beau, elle joue dehors, après l’école, mais ce n’est pas le soir. Disons plutôt en fin d’après-midi.
– Qu’elle que soit l’heure, ce sont des bruits inaccoutumés et perturbateurs.
Sa voix reste posée, sans aucune intonation.
– Elle joue seule, je la surveille, elle n’est pas très bruyante.
– Elle crie. Elle court. Elle saute.
– C’est une enfant.
– Ma femme a besoin de repos.
– Je ferais attention, je veillerais à ce qu’elle joue plus silencieusement.
– Je vous en remercie. Mais ce n’est pas tout : il y a aussi les taupes.
– Quelles taupes ?
– Les taupes, depuis que vous êtes arrivés, elles infestent notre pelouse.
– Je n’y ai pas prêté attention.
– Évidemment, elles sont toutes venues chez nous.
– Expliquez-moi, je ne comprends pas.
– C’est très simple. Elles sont parties de chez vous pour venir dans notre jardin.
– Et comment voyagent-elles ?
– Sous terre, évidemment.
– Sont-elles autorisées à franchir les haies ?
– On ne peut pas les en empêcher, elles creusent des galeries souterraines.
– Et pourquoi émigrent-elles ?
– Les piétinements les font fuir.
– Les piétinements de ma fille ?
– Oui, et les vôtres aussi.
– Nous l’ignorions. Que pouvons nous faire pour vous soulager ?
– Piétinez moins, marchez à pas de velours et parlez à voix basse.
– Existe-t-il un moyen pour les faire rentrer au bercail ?
– Quel bercail ?
– Y a-t-il une procédé pour les obliger à revenir chez nous, sur les lieux de leurs origines.
– Non, pas à ma connaissance.
– Renseignez-vous, si vous découvrez quelque chose, faites m’en part. Ou n’hésitez pas à les renvoyer vous-mêmes, nous serions heureux de les accueillir à nouveau. Après tout, elles sont à nous, elles vivaient sur notre propriété. Vous nous en avez dépouillés en les attirant chez vous. Nous pourrions vous en tenir rigueur.
– Excusez-moi, je ne comprends pas.
– Non, rien, je plaisantais.
– Salutations Madame.

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