Souris grises

– Je suis votre maître à tous. C’est moi qui dicte les règles. Vous devez m’obéir. Restez assis et ne discutez pas.

Je me redresse fièrement, pieds écartés, buste droit, bouche hautaine, debout comme un général haranguant sa troupe, campée au milieu du cercle irrégulier dessiné par leurs jambes repliées. J’ignore leurs cuisses maigres, leurs mollets noircis de terre, recroquevillés sous leurs shorts ou leurs jupes courtes en cotonnade, et leurs genoux cagneux couronnés de cicatrices sombres qui n’ont jamais le temps de guérir, inévitablement entaillés lors de nouvelles chutes de vélos ou de patins à roulettes.
Je les toise lentement et à tour de rôle, méprisante, je soutiens le regard de chacun, plongeant et fouillant au fond de leurs pupilles noires, jusqu’au dernier qui hoche la tête en abaissant craintivement ses paupières.
Je répète d’une voix sourde et menaçante :
– Je suis l’chef et vous êtes mes p’tits lieut’nants. C’est bien compris ? Gare à celui qui l’oublie.

– Oui, d’accord Colonel Otti, répondent en chœur leurs cinq voix frêles et chantantes.
Le sol en terre battue sur lequel ils sont agenouillés est froid, humide. Entre les pierres mal jointives des murs, le salpêtre pulvérulent s’étale en traînées grises. Le courant d’air glacé qui s’infiltre sous la porte s’est traîné dans les moisissures et les flaques de vieux vin, dont les odeurs nous chatouillent les narines comme des insectes aux élytres grésillant.
Les cinq enfants frissonnent, de froid et d’appréhension aussi. Je devine la chair de poule sous le coton mince de leurs habits d’été. Je sais qu’ils ont tous envie de sortir de cette cave, de fuir l’humidité et l’obscurité pour s’égailler au soleil comme de jeunes lapins.

Courir dans les pâturages, faire des cabrioles sur les tapis de fleurs sauvages, hurler, se battre, cavaler, galoper dans le paysage champêtre et printanier de cette fin d’après-midi, c’est tout ce qu’ils adorent. Ce sont de jeunes animaux qui ne pensent encore qu’à jouer. Ils sont naïfs et pitoyables. Ils ne connaissent rien à la vie, ils n’ont encore rien appris et ne retiennent rien, ils croient n’importe qui, il suffit de leur raconter des histoires merveilleuses, de vrais contes à dormir debout et ils sont prêts à vous suivre. Heureusement que je suis là pour les surveiller et les retenir. Je suis en même temps leur maître, leur chef, leur général et leur meilleur professeur.
Le lavoir doit être rempli de têtards éclos pendant la nuit. Je suis sûre qu’ils y pensent en me regardant, ils sont incapables de fixer leur attention plus de cinq minutes, et tous crèvent d’envie de me fausser compagnie pour aller en pêcher quelques-uns.
Le premier qui ose me demander : Tu peux nous donner l’épuisette ? je le soulève par les épaules et je le gifle jusqu’à ce qu’à ce que les larmes giclent de ses yeux. Je ne veux plus entendre parler de ces jeux puérils : attraper des têtards, grappiller des cerises et des framboises dans les potagers des vieux paysans grincheux ou écrire des insultes et des cochonneries à la craie sur les murs de leurs garages. Je n’arrête pas de leur répéter que nous n’avons plus six ans, que ce n’est plus de notre âge, que nous avons mieux à faire, oui, beaucoup mieux.

Extrait « Souris Grises »  Édition Entrepont

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