Mauvais comédiens

La lumière d’été nous nargue. Elle folâtre crûment entre les rideaux gris et les coussins au tissu avachi du canapé. Une grosse mouche bourdonne et vient se poser sur une étagère en bois verni. Les huit chaises de formica sont alignées autour de la table comme des miséreuses qui quémanderaient un bol de soupe. Des grains de sable, des miettes de pain parsèment le carrelage beige et terne.

La porte se referme brutalement derrière Olivier et Chloé qui viennent d’entrer. Nous sommes maintenant pris au piège. Accueillis comme des sauveteurs, nous ne pouvons que les décevoir.

 Qu’attendent-ils de nous ? Que nous les distrayions, que nous les arrachions à cette morne noyade ? Ils espèrent trop, beaucoup trop. Je suis écrasée par cette attente. Nos efforts sont voués à l’échec, à la déception. Il ne leur faudra pas longtemps pour le comprendre. L’atmosphère reste si lourde, mes sourires éclatants ne servent à rien, je cherche désespérément les phrases qui leur feraient plaisir : fantaisie, rire, amusement, joie de vivre fuient la demeure alors que nous les appelons avec tant d’insistance.

Même les enfants restent figés, immobiles au milieu de la pièce, n’osant troubler le silence.

Nous nous asseyons sur le canapé, nous serrons les genoux. Olivier décrit notre dernière soirée à la maison – gâchée par l’orage – puis notre périple en voiture, d’une voix hachée, je lui lance au hasard quelques répliques pour l’aider à rebondir, nous cherchons à les faire rire, sans aucun succès, notre duo comique fonctionne mal, leur regard nous fuit, leur attention s’esquive, nous les lassons. Alexandre a déjà la main sur le journal du jour posé à côté de lui, il tente de lire discrètement les premiers articles. Jannie se ronge les ongles, rajuste ses bagues, ses bracelets, sourit à son fils, engage les enfants à aller jouer dans la chambre.

 Jadis, un mauvais comédien qui n’arrivait pas à distraire la cour était banni, dépouillé de ses biens. Notre châtiment sera-t-il aussi cruel ? Résignée, j’attends le verdict.

Extrait «Amitiés »  Édition Entrepont

Laurel et Hardy:  Our relations- Septembre 1936

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