Un don

Je m’assoie sur le lit, à côté du garçon brun qui me tend la main, mais je n’arrive pas à me détendre, à m’allonger contre les autres, et à rire avec eux, je reste rigide comme une bûche de bois. Habillée, corsetée, boutonnée jusqu’au cou. Et glacée à l’intérieur. Un sourire stupide et minable crispe mes lèvres. Je voudrais m’enfuir, gravir un autre escalier, qui s’enroulerait contre les flancs d’une étroite tourelle jusqu’à un minuscule pigeonnier dominant la campagne, où je pourrais me blottir, me terrer, jusqu’à ce qu’enfin, quelqu’un digne de moi, fille ou garçon, peu importe, vienne me chercher, mais je sais qu’au-dessus de nos têtes dans ce pavillon étroit, il n’y a rien d’autre qu’un sinistre grenier encombré de meubles dépareillés.
Ils ne rallument pas la télévision.
Sonia s’empare d’une autre chaise et la pose à côté de celle qu’utilise déjà Andrée. Elle rit, montre ses dents blanches, ses pommettes très rouges, son front légèrement luisant. Sans aucune gêne, elle se déshabille elle aussi, et je commence à perdre pied. Je me sens glisser, tout doucement, dans l’eau d’une mare. À chaque fois qu’un de ses vêtements tombe sur le plancher, je m’enfonce un peu plus profondément dans de l’eau trouble et froide. Je ne me débats pas, je reste absolument immobile. Mètre après mètre, bien droite comme une statue, je coule lentement, sans toucher le fond. Pas de courant, pas d’algues, pas de coraux, juste de l’eau verte et glacée autour de moi. D’une couleur d’émeraude avec des filaments jaunâtres qui ressemblent à des déjections de vers et qui tournoient lentement devant mon visage.
Sonia est en sous-vêtement. Elle est magnifique, conquérante, sa peau est lisse, bronzée. Un pied posé sur la chaise, les hanches ondoyantes, les deux filles dégrafent de concert leur soutien-gorge et le laissent tomber sur le plancher. C’est un geste simple, mais qui fait son effet. Je m’enfonce de cinq mètres, comme si j’avais reçu un violent coup sur le crâne. Elles saisissent leurs deux seins dans leurs mains moulées en corbeilles, elles s’assoient sur la chaise, écartent les jambes et ondulent symétriquement du bassin.
Le garçon d’à côté me fait un clin d’œil. Il pose sa main sur ma cuisse, se rapproche de moi, glisse son bras autour de mes épaules, essaye de courber ma taille pour m’allonger sur le lit. Mais je suis si rigide que s’il insiste trop, j’ai peur de me casser avec un craquement sec de branche morte. Il souffle à mon oreille :
– Elle est douée ta copine. Est-ce que tu saurais faire comme elle ?
Extrait « Souris Grises »  Édition Entrepont

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