Spreepark (1)

Je traverse le boulevard en quelques enjambées et rejoint le trottoir défoncé qui longe le parc du centre ville. Il est abandonné. Interdiction absolue d’entrer. Pourtant j’entends toujours des chuchotements, des discussions, des frôlements derrières les grilles cadenassées et entortillées de fil de fer barbelé. C’est une forêt vierge. Les feuillages sombres s’étirent à travers les clôtures comme les griffes des oiseaux mis en cage. La grande-roue du manège au-dessus des cimes noires s’ébranle lentement dans la lumière d’été. Les cabines en plastique rose et bleu miroitent dans le plein soleil, elle se délavent et disparaissent dans l’azur transparent.
Un tunnel se découpe au milieu des grillages. Je me faufile en silence entre les branchages, les taillis, les herbes féroces. Des groupes d’enfants s’égaillent sur les pelouses. À demi-nus, ils plongent dans l’eau trouble de l’étang où quelques vieux pédalos se disloquent. Ils nagent dans cette eau croupie aux reflets changeants de cuivre et d’hydrocarbures. Ils se battent, coulent, s’insultent. Les jeunes hommes et les adolescents ne sont jamais seuls. Ils traînent en petites bandes. Ils s’enlacent, bras dessus, bras dessous. Ils crient, ils se bousculent, ils se battent sous les arbres, ils se mordent comme des animaux sauvages. Une vraie meute. La nuit, ils sortent des taillis, ils s’égaillent dans la ville, ils volent, chapardent et ramènent ici le butin dérobé. Ils somnolent toute la journée, soûlés, drogués, épuisés. Certains dorment au pied du grand manège. Dans les baraques abandonnées. À l’abri des anciennes caisses de la fête foraine. Personne n’osera venir les déranger.
Affalés, allongés sur la terrasse de l’ancienne buvette, ils me regardent approcher sans réagir. Certains me reconnaissent. Ils grognent. Ils grondent, ils montrent à peine les crocs. Par habitude. Ils soulèvent lentement un bras comme s’ils voulaient en même temps me saluer et m’effrayer. Puis ils détournent la tête. Ils me tolèrent. Ils m’ignorent. Deux fois par semaine, à la tombée de la nuit, ils me regardent traverser le parc, cette forêt redevenue sauvage.
Debout à découvert, au milieu de la grande prairie fauchée par le vent, je sors l’appareil photo de mon sac. Les premières fois, je venais avec un petit instantané. Je tirais leur portrait pour les amadouer. Je leur distribuais les clichés avant même qu’ils aient le temps de sécher et leurs doigts sales se collaient sur l’encre encore humide. Ils secouaient leurs mains comme des enfants qui jouent avec des morceaux de scotch découpés. Ils déchiffraient les photos ; ils se moquaient les uns des autres. Ils riaient, ils se bousculaient et se roulaient par terre. Ils s’ébrouaient à la manière des chiens qui viennent de sortir de l’eau. Ils rugissaient. Ils avaient faim, toujours soif, envie de courir, de sauter, de se suspendre aux arbres. Ils se battaient, ils cognaient, ils saignaient, ils n’avaient jamais mal. Des jeux brutaux. Les vainqueurs et les victimes. Ceux qui gagnaient étaient toujours les mêmes.
Je leur montrais les manèges. Pour les distraire, pour que s’apaisent leurs violences. De l’index, je pointais le vieux carrousel à-demi enseveli sous les plantes grimpantes, la grande roue qui chancelait en plein ciel, le train fantôme, le navire des pirates, les montagnes russes, la tour des fous déglinguée. La plupart ne les avaient jamais vu fonctionner. Ils sont trop jeunes et le parc est abandonné depuis tant d’années. Je leur mimais les attractions. Les mouvements, les balancements, les tournoiements. Ils me dévisageaient en silence, les yeux fixes et la bouche grande ouverte comme des enfants qui ne comprennent pas mais qui ont toujours envie d’apprendre.
Je forçais la porte de la salle des machines, j’entrais dans le réduit obscur où flottaient encore les odeurs de graisse rance, de diesel. Je bricolais le moteur, les vannes, je changeais les fusibles, je remettais en marche les vieilles mécaniques rouillées. Les machines hoquetaient. La grande roue s’ébranlait brusquement, elle tournait par à-coups, vingt degré de rotation puis un arrêt brutal. Elle revenait en arrière en grinçant. Excités, les enfants sautaient et s’accrochaient au gréement. Ils escaladaient la structure, les poutres en acier. La grande roue s’envolait brusquement. Elle les emportait et ils se balançaient en plein ciel, les bras tendus, les jambes pendantes secouées de soubresauts comme des pantins désarticulés, des petits singes.

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