Les cités rayonnantes

Je suis arrivée en train avec ma fille. Fin juin 1999. Au siècle dernier. Un aller simple, une seule valise. Elle porte son petit sac rouge sur le dos, avec ses jouets, son goûter.
Deux immigrantes, nous changeons de vie, de terre, de continent. Un océan de rails, de bocages verdoyants, de déserts agricoles, de châteaux sur la Loire, de douceur angevine, de villes endormies, de vallées fertiles et de coteaux arides nous sépare maintenant de la capitale des Gaules, du confluent, des trois fleuves réunis, Saône, Rhône et Beaujolais. Nous descendons du wagon, fatiguées, prudentes, intimidées. Posons le pied sur cette terre inconnue. Inconnue ! N’exagérons pas. Je saisis sa main qui me rassure, la main d’une petite fille de six ans, chaude et confiante, qui questionne inlassablement, alors que nous sortons de la gare, arpentons le parvis :
— Où est papa, quand vient papa ?
— Il nous rejoindra demain soir, peut-être très tard. Je te l’ai déjà dit : nous sommes venues plus tôt pour accueillir les déménageurs. Viens, dépêchons-nous, je vais te montrer la maison.

La Chapelle-des-Fougeretz, haies et clôtures.
Nous avons loué ce pavillon ancien, vieillot, au jardin clos ceinturé de lauriers palmes, foisonnants, exubérants et indomptables pour que notre petite fille puisse y jouer en paix, s’épanouir. Tout près de la ville, un quart d’heure de voiture tout au plus, le temps d’écouter les informations à la radio, une route droite, tranquille, aucun embouteillage, pas de tunnel de Fourvière constamment embourbé, de vallée de la chimie, de gazoduc, de ponts autoroutiers, de chassé-croisé estival, de longues files de camions longeant un fleuve de vase grise.

Les parcelles sont petites, les terrasses si proches, les voisins à deux pas, toujours visibles. Trois cent mètres carrés de terrain, c’est la norme. A Lyon, les propriétés s’étalent, terres, parcs, forêts, étangs, bourgeoisie nostalgique éprise de chasse, de pêche. Pour vivre à la campagne, il faut aller loin, toujours plus loin, une heure de route, il n’y a pas de juste milieu, ville ou campagne, il faut choisir. Les plus jolies villas s’étagent en belvédère sur les collines, les hauteurs des Monts d’Or, Collonges, Chaponost, les résidences se clôturent, se cadenassent dans des lotissement privés et inaccessibles, cachés derrière de hauts murs de pierre. Les caméras surveillent, les chiens montent la garde, pas question d’entrer sans indiquer un nom, une adresse, montrer un laisser-passer.

Ici pas de falaise, de montagne, d’accident géologique, un semblant d’égalité, tout est à plat. Pas de point vue majestueux, de site envié et remarquable. L’aisance est plus discrète. La topographie se nuance. La modestie est fonctionnelle, tranquille. À l’entrée des petits jardins s’étalent des chemins de pierres polies, des damiers de rocailles blanches et noires, des buis taillés en topiaires, des conifères en pot aux formes japonisantes, des rideaux de bambous, toujours les mêmes essences, les mêmes matériaux, les mêmes motifs, comme si les pépiniéristes, mauvais élèves, se copiaient sans vergogne.
Les maisons sont grandes, l’architecture est soignée, inventive. Formes cubiques, auvents, terrasses, balcons, larges fenêtres, verrières, souvenir du Corbusier, du Bauhaus. Les panneaux solaires s’affichent sur les toitures comme des signes de richesse intérieure, le bois reste brut, grisaille et se délave.

La demeure de location est vide, glaciale. La porte d’entrée claque derrière nous dans le couloir humide et sonore comme une église. Nous avons fait notre choix si vite, en une après-midi, sous le regard placide d’un employé de l’agence immobilière qui nous conduisait poliment, son trousseau de clé à la main, piétinait la terre glaise des chantiers, ouvrait les portes, les travaux n’étaient pas encore terminés, un plombier, un peintre nous dévisageaient. Chevaigné, Melesse, Montgermont le jeune homme pilotait, montrait les écoles, les commerces, les arrêts de bus, la gare et toujours les mêmes chantiers, les mêmes alignements de façades blanches et grises. Pas de pelouse, pas de haie, pas de verdure. Des maisons d’investisseurs en attente de familles, des lieux sans vie qui nous effarouchaient.

— Alors, ta nouvelle maison te plaît ?
Déçue et inquiète, Chloé secoue la tête sans répondre. Je déplie deux matelas gonflables sur la moquette d’une des chambres. Nous pique-niquons, agenouillées dans le salon en écoutant la petite radio portable. A Lyon, l’appartement est vide, lui-aussi, les déménageurs ont tout emporté, les meubles, les cartons sont sur la route, quelque part du côté de Bourges ou d’Orléans.
— Viens, regarde, il y a des fraisiers et des framboisiers dans le jardin.

Les labyrinthes dans les villages, Pacé, Betton, Saint-Grégoire, Thorigné-Fouillard, ces odeurs obscures de mousses, de cyprès fraîchement taillés, de feu de cheminée quand l’automne s’installe et rafraîchit les fourrés, décompose les feuilles mortes en épais tapis. Entre deux haies, droites et figées, la vue s’égare, le piéton s’esquive, disparaît. Des courbes, des angles droit, un alignement de chênes à la trogne tordue, vieillards déformés et désarticulés. Un châtaignier magnifique déploie sa ramure, un glaneur se penche, le panier à la main, écrase les bogues avec son pied.
Je croque les châtaignes crues à peine décortiquées. Les glands et les petites noisettes brunes roulent sous mes pieds, les fruits perdus des Marches de Bretagne.

Les déménageurs arrivent le lendemain, en fin de matinée. La maison paraît petite, brusquement. Il y a des cartons partout. Il faut vider les valises prêtées où s’empilent la vaisselle, les penderies. Les vêtements et les assiettes s’étalent en vrac sur le sol. Les hommes plaisantent :
— Il n’est pas encore arrivé, le petit monsieur.
Non, le petit monsieur prend son temps, il accostera bien plus tard, après sa traversée de la France solitaire, en voiture, avec les livres, les manuscrits, les bijoux, nos biens les plus précieux.

Les cités rayonnent, au centre l’église, quelques commerces, les écoles privées et publiques, les grands terrains, les maisons massives. Les lotissements plus récents s’éloignent et jumèlent les frontons, les galeries couvertes, les colonnades. Les tourelles métalliques, les coursives grillagées et les terrasses en mirador animent les façades des immeubles neufs. Le Rheu et sa cité jardin. La ville m’évoque un coquillage. Un nautile enroulé sur lui-même dont les écailles se déploient et s’ouvrent sur la plaine, les cultures, les bois. Les enfants ont confectionné des dalles décorées de mosaïque, de carreaux de verre colorés. Dans le béton frais, ils ont inscrit les empreintes de leurs pieds, de leurs mains, ils ont gravé leurs noms et la date. Les pavés marquent la route, depuis le cimetière, les terrains de sport, longent le ruisseau noyé sous les fougères.

A Cesson, au bord de la Vilaine, les pistes de skate et de bicross paraissent abandonnées. Dans un décor gris et feutré à La Paranoïd Park, les adolescents glissent en silence sur les parois inclinées, se croisent, s’enroulent, virevoltent, dans la brume douce et dorée qui flottent au-dessus des étangs.
Devant le manoir de Bourgchevreuil, un néflier du Japon, une glycine s’enroule sur une ossature de bois, des bassins carrelés de bleu émeraude parsèment le trottoir, la piscine est en face, pourquoi ces pédiluves égarés sur la chaussée ?
Le jardin botanique, les noms savants des plantes s’affichent sur les étiquettes que les enfants s’amusent à déchiffrer : armoise, absinthe, fenouil… En cachette, j’arrache une feuille, je la chiffonne, un parfum de menthe et de réglisse envahit mes narines, je croque les graines parfumées. Les fuchsias du conservatoire régional s’étiolent, chiffonnés par la pluie.
Un restaurant au bord de l’eau, un pont étroit à la voûte romaine. Pont-Aven et Créteil-le-lac s’entremêlent. La Bretagne pittoresque et l’urbanisme fonctionnel des villes nouvelles.

Le chemin buissonnier traverse la Vilaine, longe le lycée. Un grand escalier blanc, un rond-point, le parking du centre commercial, le carrousel des voitures dont les carrosseries flambent au soleil et qui peinent à laisser traverser le piéton.
Les prairies s’assoiffent, les ronces poussiéreuses serpentent sur les clôtures, les cailloux blancs roulent sous mes semelles, le sentier grimpe au loin dans la garrigue, est-ce déjà la Provence ou la Corse ?, abandonne derrière lui le halo sourd et bleuté de la ville, le tourbillonnement des moteurs, les glissements réguliers des trains qui filent à grande vitesse.

Au parc du bois de la justice, les châtaigniers jaunissent, la terre desséchée se craquelle.
Il faut accélérer le pas, rejoindre la fraîcheur. Sous le couvert des frondaisons, se dissimulent des grottes, des falaises, des rocailles. Les buttes Chaumont en fac-similé. Ne pas se perdre, ne pas glisser sur les mousses humides. Le chemin tortueux dévale comme un ruisseau entre les branches et les racines. Au bord du vide, insaisissables, s’épanouissent les clochettes argentées, les feuillages duveteux, les nombrils de Vénus. Une statue patiente sous l’arche de pierre, une génuflexion, une petite révérence au parc de la Mionnais. Plus loin, la mangrove s’étale, foisonne, les racines aériennes serpentent sur le sol noir et tourbeux, le nom de Cyprès Chauve me vient immédiatement à l’esprit, un arbre de marécages et de terres inondées, la Louisiane, le Mississippi, la Virginie…Les pneumatophores pointent hors de la vase comme si le végétal respirait, un long serpent se tapi sous l’eau trouble.
Brusquement, le jardin se domestique, se canalise. Le chemin gravillonné rejoint en douceur un pavillon de chasse, une demeure d’agrément. Les jeunes filles musardent sous les grands peupliers, la lumière d’été s’écoule sur la candeur des robes.
A l’extérieur, au-delà des grilles grandes ouvertes, les voyageurs jetés hors du TGV se pressent, rentrent chez eux, se dispersent dans le labyrinthe feutré et ombragé des jardins paysagers. Entre deux nuages, le fantôme de Jacques Tati sourit. La maison de Mon Oncle se duplique, se photocopie. Les styles s’affrontent, ancien, moderne, cube, tourelle, chaumière, parois vitrées miroitant au soleil. Les couleurs s’opposent. Des chantiers, encore des maisons, des immeubles en construction, assiègent les dernières fermes, les jachères, les sentiers bocagers. Tant mieux. Les écoles ne fermeront pas. Les collèges, les lycées se rempliront. La vie, la jeunesse, le travail, c’est ce que nous sommes venus chercher, tous. Certains sont partis de très loin. Les autres n’ont franchit que les frontières d’un département.
Des couples, des familles, des enfants, apportant leurs rêves, leurs espoirs, une terre d’immigrants, finalement.

Texte paru dans Place Publique Rennes / La revue urbaine

Janvier/ Février 2012

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