Critique Libfly (3)

De retour dans sa ville natale après cinq années d’absence, le héros (peut-on vraiment parler de héros ?) de ce roman parcourt les rues qui l’ont vu grandir et s’enlise dans les méandres de la mémoire.
Le jour de l’effondrement est un livre étrange qui happe le lecteur dès les premières phrases pour ne plus le laisser s’en évader. Le récit est centré sur le personnage principal, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui avait fui sa maison après avoir tué, accidentellement, celui qu’il considérait comme « son meilleur ami, son frère ». Hissé sur sa moto, celui-ci nous entraîne dans un va-et-vient permanent entre passé et présent, dans un univers glauque où les frontières du réel se délitent progressivement. Glauque, certes, comme l’eau de ce fleuve, omniprésent dans le texte, qui semble rythmer la vie de tous les individus qui habitent à ses côtés. Mais ici l’adjectif ne prend en rien son sens péjoratif.
Michèle Astrud parvient à nous plonger avec brio dans un monde troublant, par moments cruel, d’autres fois doux et attendrissant, en mettant en avant la quête initiatique de ce jeune homme qui cherche à donner un sens à sa vie, à comprendre ses gestes et sans doute à se pardonner. Rien de plus difficile pour cet être ténébreux qui ira jusqu’à s’installer dans l’appartement de son jeune ami, que la famille a déserté peu de temps après la tragédie. Les tours qu’ils occupaient vont être démolies, cela suffira-t-il à effacer tout un pan de son histoire ? À mesure que les pages se tournent, l’on se perd dans les marges de la banlieue qui est décrite de manière fine et incisive, de cette société aveugle où les habitants ressemblent davantage à des spectres qu’à des êtres humains.
L’intrigue se déroule dans un cadre évanescent, où tous les éléments se confondent. Souvent, le lecteur sera amené à se demander qui parle dans les dialogues, quels sont les vrais sentiments, les motivations, de chacun des personnages. Les retrouvailles entre le protagoniste et la sœur de son ami ont-elles réellement lieu ou ne sont-elles pas davantage le fruit de l’imagination de ce premier ? Et que dire de ces sorties mouvementées où les jeunes garçons se récréaient dans la violence et l’alcool ?
L’un des points forts du roman réside assurément dans sa richesse symbolique mais aussi dans la manière dont est traité en son sein le thème de la perversité. Il semblerait, en effet, que pour ces personnages maladroits simplement en quête d’amour et de bonheur, le plaisir ne puisse se trouver que dans la souffrance de l’autre autant que de soi. Cela nous porte à nous interroger sur le moyen d’échapper à ce mal. La démolition des tours et un nouveau départ permettront-ils aux protagonistes de construire un monde différent, lumineux ? La fin ouverte du récit permet de l’espérer, quoique rien n’est moins certain : loin de devenir le baume pour la conscience que le narrateur convoitait, sa première fugue n’a finalement été qu’un fardeau supplémentaire qui l’a enfermé dans sa tourmente et dans l’univers angoissant dont il ne semble pas pouvoir s’extirper…

En bref :

Le jour de l’effondrement est un roman envoûtant et palpitant, d’une grande poésie. Michèle Astrud, professeur de génie civil à Rennes, signe ici un bel ouvrage dont on se séparera difficilement. Merci aux Forges d’avoir permis de découvrir ce texte, surprenant et captivant …

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