Une dune de sable mouvante

J’ai toujours un livre dans ma poche – aujourd’hui, c’est Le Bal de Noémie Chomsky – je le sors, je l’ouvre au hasard, je scande une ou deux phrases à haute voix, pour mieux me concentrer et me donner du courage, mais les mots s’emmêlent, même lire m’ennuie. Le texte est froid, mort, il ne m’inspire aucune émotion, comme s’il était écrit dans une langue étrangère que je ne comprendrais plus. Désespérée, je fourre sans précaution le livre dans ma poche en froissant la couverture.

Je rêve que je suis dans ma chambre. Je suis trop grande pour me glisser sous le lit, pourtant c’était mon refuge préféré naguère. Alors je m’allonge à côté, sur le tapis en poil de mouton grisâtre, je glisse mes doigts entre les fibres emmêlées qui absorbent la sueur et l’odeur de mes mains. Qui les ont absorbés pendant tant et tant d’années, qu’en y plongeant ma tête et en respirant à plein poumons l’odeur de cette fourrure, c’est toute mon enfance, concentrée là, avec ses terreurs, ses rêves et ses cauchemars, qui envahit brutalement mon crâne. Mon enfance disparue et tant regrettée.

Je ferme les yeux. Je crispe les paupières si fort que des papillons dorés apparaissent et volettent devant mes yeux Je fouille ma mémoire. De tout ce que j’ai lu, allongée sur mon lit ou sur ce tapis, je ne me souviens finalement que de deux phrases, ce sont deux répliques de Frankie Adams : « je voudrais être n’importe qui sauf moi » et « l’univers est brusque ». Tout le reste s’est effacé.
Ce sont des phrases que je trouve magnifiques, mais dans mon cas, elles ne sonnent pas justes. Elles me font encore vibrer pour leur seule beauté naïve, pourtant elles tombent à côté de ma réalité.

En fait, je voudrais n’être personne, ni moi, ni quelqu’un d’autre, pas un seul des individus que je côtoie ne me paraît avoir une vie digne d’être vécue, même celle des gens célèbres dont on parle à la télévision ou dans les journaux est sans intérêt.
Et l’univers n’est pas brusque, bien au contraire, il est lent, beaucoup trop lent pour moi. Il semble immobile, rassurant, mais ce n’est qu’un leurre, en réalité il se transforme, sournoisement, comme se déplacent les dunes de sable sous la pression du vent. Personne ne s’en méfie, un coup de balai chaque matin fait disparaître les grains accumulés sur le perron pendant la nuit, mais il suffit de déménager et de laisser la maison vide pour qu’en deux semaines, elles coincent la porte et trois mois plus tard, elles l’ont ensevelie jusqu’au toit.

Mon cerveau est vide, j’ai l’impression d’avoir tout oublié, mon nom, mon âge, qui je suis, il ne reste plus que ces deux phrases, imaginées par une autre, que je répète inlassablement, jusqu’à en oublier leur sens :
-Je ne voudrais être personne. L’univers est une dune de sable mouvante. Je ne voudrais être personne, l’univers est une dune de sable mouvante…

 Extrait « Souris Grises »  Édition Entrepont

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