Vue sur la mer, rouge

Je sors de la cabine de douche, enfile un des épais peignoirs blancs de l’hôtel. Mes pieds nus laissent leurs empreintes humides sur le sol de marbre gris de la salle de bain. Devant la glace immense légèrement embuée, j’essuie mes jambes, mon ventre, ma poitrine rougis par la chaleur, essore mes cheveux, pose la serviette humide sur le radiateur puis rejoins la chambre.
Je m’approche lentement du lit, défroisse d’un geste souple la cascade de draps blancs, efface les creux, les bosses, les replis, les contours des deux corps qui s’y sont perdus, noyés. La porte fenêtre est grande ouverte. La brise marine gonfle le voilage. La lumière rosée de fin d’après-midi patine le bureau de laque noire, balaye l’écran poussiéreux de la télévision. Les bruits de la circulation, le grondement des trains au loin, à l’approche de la gare, les conversations des passantes longeant le bord de mer, le froissement du feuillage des arbustes sur les terrasses, bourdonnent dans la pièce comme des mouches prisonnières, invisibles, que je chasse d’un geste inutile en rejoignant le balcon.
J’enjambe une forme immobile allongée sur le sol, un homme aux cheveux courts, poivre et sel, grand, mince, habillé d’un pantalon de laine noire et d’une chemise blanche, les pieds nus, étendu sur le ventre, les bras à peine écartés du corps.
La moquette épaisse absorbe son visage comme s’il était allongé dans l’herbe drue d’un champ et profondément assoupi. Un peu de sang s’écoule d’une fine blessure sur son flanc droit. Au milieu de la tache rouge, les plis rigides du tissu dissimule le manche en nacre clair d’un couteau.
Je resserre machinalement la ceinture du peignoir, m’agenouille à côté du corps, effleure du bout des doigts la peau blafarde de l’avant-bras, déjà froide, avec un sursaut de répulsion.

Debout devant la porte fenêtre, j’observe l’agitation incessante et dérisoire sur le boulevard, le défilement feutré des automobiles, les déambulations amnésiques des groupes de touristes en costumes et robes clairs, le vendeur de journaux à la voix rauque et nonchalante, puis je reviens vers le lit, arrache la couverture, retire un des draps et le déploie au-dessus de la forme allongée. Le tissu, gonflé comme une voile, s’affaisse lentement, se colle aux jambes, aux pieds, aux bras, au crâne puis aux épaules, soulignant abruptement les formes du corps, les rendant plus présentes encore, presque menaçantes.
J’ôte lentement mon peignoir, le dépose sur le bras d’un fauteuil, ramasse les quelques vêtements féminins dispersés sur la moquette laineuse où les traces de l’aspirateur passé la veille sont encore visibles. Je saisis au hasard un collant mêlé à une chaussette masculine, enfile une jupe qui ne me va pas très bien, courte, serrée à la taille, un chemisier vert – je déteste ce vert bouteille qui me vieillit – où il manque un bouton, un gilet feutré sous les aisselles, trop étroit lui aussi, puis un trench-coat beige dont je noue fermement la ceinture, jusqu’à m’étrangler le ventre et me couper le souffle, exactement comme celle du peignoir tout à l’heure.
L’oreille collée contre le panneau de bois, je guette les bruits à l’extérieur de la chambre. Quelqu’un s’avance en agitant un trousseau de clé. Un chariot s’éloigne, les deux battants de l’ascenseur s’ouvrent ou se condamnent, comment savoir ?
Je sors brusquement et referme la porte en silence. Je m’avance prudemment dans le couloir, rejoins l’escalier de service, descends lentement les étages, sans rencontrer personne. Au rez-de-chaussée, je me faufile entre le boyau des vestiaires et l’entrée des garages. Je marche jusqu’au trottoir, me glisse sous les arcades puis me mêle au défilé des passants.
À partir de cette seconde, me voilà devenue complètement transparente, anonyme, étrangère, personne ne fait attention à moi, c’est comme si je n’existais plus.

Mais n’était-ce pas déjà le cas ce matin, cette nuit, la veille et tous les autres jours auparavant ?

Extrait « Vue sur la mer, rouge » Édition DIABASE

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