Le tremblement

Soudain, la terre commence à trembler.
Un grondement sourd, qui semble venir des tréfonds de la forêt défunte, balaye le sol dénudé. Les animaux s’affolent. Les chiens hurlent et les étourneaux se dispersent dans un complet désordre. Plusieurs oiseaux apeurés viennent se jeter contre la verrière. Assommés, la tête ensanglantée et les ailes frémissantes, ils tombent comme des pierres sur l’appui de la fenêtre que je n’ose pas ouvrir.
Le bourdonnement s’amplifie. Un train fantôme, lancé à pleine vitesse, traverse la ville endormie. Le flot de vapeur envahit les chantiers, une vague de poussière grise aussi haute que les derniers immeubles qu’on vient à peine d’achever, et qui déjà vacillent et se lézardent. Sur les terrasses, les colonnades et les panneaux décoratifs s’effondrent. Les mouvements d’oscillations horizontales sabrent les façades de larges fissures sombres. Les habitants sont déjà dans les rues, mais ils ne s’enfuient pas et courent dans toutes directions, reviennent en arrière, tournent en rond comme s’ils étaient pris au piège.
De la jungle disparue sortent des animaux étranges et disparates: des varans aux longues queues dentelées errent sur les boulevards, les troupeaux de gnous et de buffles désorientés chargent les engins de chantier abandonnées au bord des pistes, des singes hurleurs escaladent les façades, des loups au pelage épais et chatoyant traquent sournoisement leur proie, les ours majestueux les suivent à pas feutrés, et tout ce petit monde, cette arche de Noé agressive et remuante, se regroupe sur la grande esplanade dallée de marbre blanc, au pied de la coupole inachevée, où devrait siéger le gouvernement quand les travaux seront enfin terminés.
Mais il est maintenant certain que l’inauguration n’aura jamais lieu. Ou que cet événement sera indéfiniment repoussé, de décennie en décennie, jusqu’à une date ultérieure. La voûte immense semble aussi fragile que la coquille d’un œuf. Les hommes et les animaux s’en éloignent avec prudence, alertés par les craquements des murailles qui se désagrègent, les roulements du tonnerre, le souffle furieux de la tempête au-dessus de la ville. Sans se mélanger, ils restent là, isolés, abandonnés au milieu de la grande place, alors qu’autour d’eux, les bâtiments s’effondrent, volent les tuiles, s’écrasent les briques, explosent les façades. Et il commence à pleuvoir des sabres de verre et des bombes en acier.

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