Je ne me pousserai pas (bis)

L’un des deux hommes rejoint l’arrière du véhicule. Son pas est lourd, heurté. Il me frôle et reste debout, immobile, juste devant moi. Son ombre s’appesantit sur mon visage. Les yeux fermés, j’attends patiemment qu’il s’éloigne. Je n’ai pas envie d’être dérangé. Je veux rester seul et laisser divaguer mes pensées en regardant les nuages. Mais l’inconnu ne bouge pas.

Il marmonne et me bouscule. Il s’agite, tourne sur lui-même. Il s’adresse à moi d’une voix rauque. Il répète plusieurs fois la même phrase d’un ton monocorde. Je suis obligé d’ouvrir les yeux, de soulever la tête : il voudrait s’asseoir, là. Il pointe son doigt pour me montrer l’emplacement, juste à côté de moi, tout au fond du bus, mais il n’y a pas assez d’espace pour nous deux sur la banquette si je reste allongé. Il pose sa main sur mon genou, il insiste et me désigne de l’index le fauteuil contre la fenêtre : c’est son siège habituel, c’est là qu’il se sent le mieux, pas de courant d’air, moins de secousses. Il est décidé, il n’ira pas s’asseoir ailleurs.
Je refuse de bouger.
Il pose sa main sur mon avant-bras. Elle est gantée de cuir et enserre mon poignet avec une force inattendue.
Je sursaute, je me redresse brutalement, secoue la tête : « Non, je ne me pousserai pas » !

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Il insiste, heurte ma jambe avec sa cuisse, me dévisage d’un regard de chien battu où luit une lueur bleue d’allume-gaz. Une flammèche inquiétante qui se noie, s’éteint brusquement.
Il hausse les épaules, marmonne :
— Pas le droit de s’allonger sur les banquettes. Vous entendez ? Si vous ne bougez pas, je vais prévenir le chauffeur.
— Fais comme tu veux. Préviens le chauffeur, la police, l’armée pourquoi pas ? Alerte qui tu veux, je ne bougerai pas. Nous ne sommes que trois voyageurs dans ce bus, tu trouveras bien une place qui te conviens ailleurs.

Je me rallonge et regarde les nuages, les yeux grands ouverts, l’esprit vide, mais je ne suis pas tranquille. L’énergumène reste debout devant moi et sa haute silhouette jette une ombre inquiétante sur mon visage. Je guette ses mouvements. Il lève les bras et s’accroche aux harnais retombant des montants métalliques. Son corps maigre et souple se déforme au gré des balancements du véhicule. Il ressemble à une liane, à une longue tige de roseau qui ondule et se tord à chaque changement de direction, à chaque coup de frein.

Soudain, il se retourne, s’éloigne. D’un pas rapide, il remonte l’allée, s’arrête à côté du chauffeur, se penche, lui parle à l’oreille. Le conducteur hausse les épaules et freine d’un coup sec pour éviter une moto.
L’homme revient lentement, le visage baissé, les pommettes creuses, la peau terne. Son pas s’allonge entre les rangées de fauteuils vides. Il s’immobilise quelques minutes et lâche le harnais. Au milieu du bus, les jambes serrées, les mains alignées le long du corps, il titube sans tendre les bras pour se retenir. Il bascule sur le côté, sa hanche cogne un des accoudoirs avec un bruit sourd.
Il grimace, se stabilise, attend encore. L’autobus aborde une enfilade de ronds-points. L’homme est brutalement secoué. Il perd l’équilibre et s’affale contre la paroi. Son épaule heurte violemment un des panneaux d’information.
Il se redresse, gémit. Il tourne la tête et me dévisage avec un regard torve comme s’il m’accusait, comme si j’étais l’unique responsable de sa douleur. J’amorce un sourire, les yeux dans le vague, je hausse les épaules.
L’homme s’énerve et frappe la vitre du plat de la main. Il cogne plusieurs fois et me regarde, dénonciateur. Il frappe encore et se blesse. Il ressemble à un chien fou. Il se penche et martèle si fort que la vitre se brise et l’air brûlant de la ville entre brusquement dans le véhicule, avec cette odeur lourde, entêtante, d’essence et de goudron surchauffé.

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