Regarder le soleil en face.

 à lire sur http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/48008
Critiques libres de Gregory Mion:
Ce nouveau roman de Michèle Astrud imagine un avenir peut-être pas si lointain : la France affronte une canicule et une sécheresse historiques, les ressources naturelles diminuent, la citoyenneté se désagrège à cause des multiples pénuries, et tout ceci installe un monde où « voler, chaparder, survivre » deviennent des mots d’ordre de plus en plus partagés. La rupture croissante des fondations sociales vérifie en outre les grandes thèses de la philosophie politique qui soutiennent que les lois consistent non pas à restreindre les libertés individuelles, mais au contraire à les conserver et les optimiser. Nous avons donc ici un monde politiquement détraqué où chaque homme constitue une possibilité de violence envers autrui et lui-même, les lois n’existant plus que par intermittence, placées sous respiration artificielle. La difficulté de survivre dans des conditions climatiques insupportables transforme chaque individu en mesure affligeante de ses propres lois. Les plus forts et les plus rusés s’en sortent, les autres périssent. Il y a même une banalisation accrue de la mort : l’indifférence aux autres gagne en puissance, le renversement des émotions n’étant que la preuve d’un renversement malsain des valeurs importantes. Ce thème est certes classique dans les fictions, mais il a le mérite d’être soutenu par une narration habile qui redéfinit bon nombre de perspectives, un peu comme si l’on creusait quelques angles morts du roman Sécheresse de J.G. Ballard ou du film Le temps du loup de Michael Haneke, deux références conceptuellement proches de Nous entrerons dans la lumière. On pourrait encore songer au livre La route de Cormac McCarthy, ainsi qu’au très effrayant Je suis une légende de Richard Matheson. Cessons là cependant les comparaisons et voyons ce que le roman a dans le ventre.

L’histoire se place dans le sillage d’Antoine, un ancien professeur du secondaire qui a démissionné, passionné de photographie et plus généralement par tout ce qui touche à la technologie des images. Son goût des images fait par ailleurs de lui un archiviste de la nature. En effet, quoique la triste métamorphose du climat décompose l’environnement avec obstination, Antoine s’empresse de compiler des photographies et des films afin de mémoriser au maximum le monde naturel, avant qu’il ne s’évapore tout à fait sous le joug de cette chaleur étouffante. Il est en quelque sorte celui qui sauve la variété des phénomènes, celui qui permet aux apparences de subsister, leur attribuant tacitement la fonction d’enrichir l’expérience des générations prochaines qui seront malheureusement confrontées à un panorama de désolation. Par le caractère assez maladif de sa provision iconographique, par son acharnement à thésauriser les derniers sursauts d’une Terre expirante, Antoine incarne la figure de l’homme revenu de tous ses vieux rapports de force avec la nature. Les Prométhée ont été vaincus, disqualifiés par leurs propres prétentions, alors il faut maintenant laisser la place aux Orphée, aux âmes poétiques, aux artistes qui sont capables de nous montrer la nature comme une chose merveilleuse et non comme une simple ressource exploitable. C’est en cela que l’attitude d’Antoine est belle : le monde s’enlaidit inexorablement, il subit un assèchement qui lui donne des allures valétudinaires, mais l’ex-enseignant ne s’en offusque pas – il préfère détecter dans le monde des détails que nous n’avons pas encore aperçus et qui serviront ultérieurement à instruire notre regard. Pour le dire autrement, Antoine est celui qui nous apprend à regarder la nature indépendamment de l’intérêt que nous pourrions immédiatement en avoir. Ce qui compte désormais, ce n’est pas l’action que je pourrais entreprendre sur le monde, mais c’est plutôt la façon dont le monde pourrait agir en moi, la manière dont je pourrais laisser les choses naturelles me remplir et me bouleverser en dépit de leur apparente hostilité. Bergson parlerait ici d’un « révélateur », d’un découvreur, en somme d’un artiste qui nous dévoile quelque chose longtemps resté invisible, impensé.

On se doute toutefois qu’Antoine est bien seul dans ce futur plus ou moins proche. L’effondrement climatique du monde sous-entend l’épuisement d’un modèle économique qui n’a pas su anticiper les effets pervers de ses théories. Le pire, même si cela n’a rien de surprenant, c’est que les normes autrefois en vigueur ont tendance à se répéter dans ce nouveau contexte : seuls les plus riches ont accès aux moyens de transport raréfiés, seuls les privilégiés ont l’opportunité de quitter le pays pour migrer vers des zones moins touchées par l’aridité. D’après les informations qui circulent, l’Amérique semble avoir retrouvé son statut d’eldorado. On rêve d’Amérique comme jadis, on se prend à croire que le Nouveau Monde a renouvelé toutes ses promesses d’antan et qu’il a abandonné ses récentes prophéties auto-réalisatrices. D’une certaine manière, cette croyance constitue un garde-fou psychique pour l’Occident. Tant qu’il nous reste l’Amérique, nous n’avons pas tout perdu, d’autant que le roman, fort subtilement d’ailleurs, suggère que les pays que l’on considérait hier encore comme des nations émergentes ne souhaitent pas s’associer aux flux migratoires actuels. Les Occidentaux payent l’addition de leurs politiques à la fois colonisatrices et isolationnistes. Ils subissent la fermeture des frontières de la part de ceux qu’ils ont toujours estimé avec une copieuse arrogance. Pour une fois, les catastrophes naturelles n’ont pas frappé les zones les plus pauvres de la planète. Il semble à l’inverse que le plus grave accident du climat jamais recensé s’abatte sur les territoires censément les plus prospères. Disons-le enfin sans ambiguïté : si la prospérité de l’Occident avait été réelle, la crise suscitée par la sécheresse aurait occasionné des réponses morales moins isolées et non pas le développement collectif d’une féroce anarchie. Après tout, les canicules continues de l’Afrique n’ont jamais contredit les repères culturels les plus efficaces de ces endroits, ni la solidarité indiscutable qui règne dans ces coins les plus déshérités du monde. Le libéralisme n’a pas trouvé là-bas de quoi s’implanter durablement ou avec autant de force que chez nous.

Conformément à cela, Antoine est aussi un genre de survivant providentiel, un guide discret qui pourra bientôt superviser l’hypothèse d’une reconstruction morale de la société civile. On le voit du reste très bien avec les relations qu’il mène avec sa fille Chloé, internée depuis plusieurs années dans un centre de soins pour enfants à cause d’un accident qui a affecté sa mémoire, un événement fâcheux dans lequel son père a eu de surcroît quelque responsabilité. Or à présent que le climat délétère a modifié la donne sociale et que toutes les institutions sont vouées à disparaître, Chloé est contrainte de sortir de son confinement médical, ce qui met Antoine en position de se repentir et de prendre le taureau par les cornes. Il se démène pour que sa fille retrouve la mémoire, au même titre qu’il se met en quatre pour constituer un mémorial de la nature. Ces deux actions sont évidemment concomitantes : en se battant pour que sa fille se ressouvienne de ce qu’elle était, Antoine se bat pour que le monde autour de lui puisse être l’objet de futures réminiscences essentielles. En d’autres termes, si Chloé parvient à reconquérir son Moi de l’ancien climat, elle symbolisera une jeunesse plus forte, plus vigoureuse, elle sera une force vive dans la perspective des reconstructions à venir.
On aboutit en définitive à cette « entrée » dans la lumière proclamée par le titre du roman. Elle pourrait s’interpréter en deux temps : d’abord entrer dans la lumière pour conjurer les ténèbres d’une société en perdition, ne pas avoir peur de ce nouveau soleil de plomb, puis entrer dans la lumière, surtout, pour retrouver la clarté solaire des êtres qui vont de l’avant, qui se lancent dans le monde pour l’irriguer d’une énergie surhumaine. Ainsi se révèle le binôme Antoine/Chloé, et leur mission cosmique doit également intégrer les projets avortés de Sonia, une jeune créatrice avec qui Antoine partagea beaucoup par le passé et qui revient dans sa vie par une porte dérobée. Sonia apporte en ce sens une intensité romanesque décisive et nous nous garderons bien entendu d’en délivrer la trajectoire.

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