A Momentary Lapse of Reason

Plus de 700 lits d’hôpital sur une plage du Devon, Saunton Sands en Angleterre, réalisation du photographe  Storm Thorgerson et de son partenaire Colin Elgie.

Des scènes du film The Wall  avaient été tournées sur cette même plage:

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Photographies de cette même plage en août 2016:

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Le brouillard confus de la peur

« Lorsqu’il arriva tout en haut, l’éclat soudain du soleil l’éblouit et l’empêcha d’abord de discerner Chloé. Elle se tenait dans un angle du grand espace carré et admirait la mer par-delà l’estuaire : la vue était, ainsi qu’elle l’avait prévu, saisissante. Ils la contemplèrent en silence ; il trouvait cela magnifique mais un peu déprimant parce que totalement dérisoire, vain comme le sont, d’une certaine façon, les beaux paysages. Chloé la fixait avec une sorte de passion forcée, comme si cela avait un sens particulier; le même regard en fait qu’il avait posé sur le lever du jour à Tanger dix ans plus tôt. Au bout d’un moment, ne supportant plus de la voir ainsi en extase, il alla s’asseoir sur un des parapets. Ses genoux tremblaient de l’effort de l’ascension, il avait le souffle court, était accablé par un sombre pressentiment sur ce qui l’attendait à l’âge mûr. Au début, tout était confus, puis il distingua peu à peu les gens qui étaient là et qui constituaient, à leur façon, un véritable spectacle. Le sommet de la tour était rempli de monde ; enfants à quatre pattes, mères donnant à boire à des bébés, jeunes hommes tenant la main de jeunes filles ou même d’autres jeunes hommes, garçons assis tout au bord et battant des pieds dans le vide, vieilles femmes qui auraient besoin d’une journée pour se remettre de la montée et qui se renversaient en arrière au soleil exactement comme des grand-mères sur une plage anglaise. Et c’était bien une plage anglaise que cette scène évoquait ; il avait devant lui les mêmes groupes, les mêmes attitudes qu’à Mablethorpe quand il était enfant. à force de les observer, ces étrangers lui apparurent peu à peu étonnement familiers ; par une sorte d’illumination, ils prirent pour lui une signification lumineuse, visionnaire ; aussi frappante que Tanger l’avait été ; des gens, rien de plus, rien d’autre que des gens. Leurs vêtements recouvraient des corps, leurs visages avaient des expressions, leurs liens se révélaient soudain ; ce qui faisait leur étrangeté tomba, comme si leur humanité commune ( jusqu’alors admise par principe, mais jamais encore perçue) devenait, subitement, réelle. Il lui semblait qu’en l’espace d’un instant, il avait percé le brouillard confus de la peur… »

Margaret Drabble, Une journée dans la vie d’une femme souriante.

Demain, hier ou aujourd’hui?

« -Oh, lapin il a pas eu de chance, on l’a tué, il aurait dû manger du trèfle à quatre feuilles

-Et un fer à cheval!

– Dites, comment les lapins viennent au monde?

– Comme les éléphants!

– Ah, oui! Comment ça se fait que t’étais jamais venu chez moi avant?

– J’ignorais que tu avais une si jolie mère, Tony

– Oui, mais moi j’ai un nain de pierre qui est encore plus joli!

– Peut -être que tu pourras me le montrer demain?

– Quand c’est demain?

– Après  aujourd’hui.

– Alors c’était hier,  aujourd’hui c’est demain.

– Ce sera…

– Quand est-ce que demain sera hier Monsieur Marlow?

– Aujourd’hui.

– Oui c’est ça, hier! »

Mais qui a tué Harry , Alfred Hitchcock  (1955)

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Mille mètres

Mille mètres de dénivelé en perspective et j’adopte dés le départ ce pas court et cadencé de montagnarde. Pas d’essoufflement, le cœur cogne paisiblement au creux de la poitrine, la cadence est régulière, des petits pas, nets et prudents, se succèdent comme les perles nacrées d’un collier, que l’on prend plaisir à laisser lentement glisser entre ses doigts.
Le regard balaye régulièrement le sentier, repère les obstacles, les trous et les rochers instables qui ne doivent pas perturber le rythme de la montée. Je n’ai pas de canne ni de bâtons, juste mon sac sur le dos et mes deux paumes glissés sur les accroches au niveau des aisselles. Les bras bien calés, le tête baissée, j’observe attentivement les dénivellations du chemin, les creux et les embûches, j’anticipe les mouvements des jambes, les appuis, les impacts. J’observe des racines affleurantes des arbres, elle serpentent entre les pierres, forment des marches irrégulières et parfois perfides, des barrages à l’intérieur desquels la terre est plus sombre, humide et glissante.

Une pause toute les demi-heure. Pas vraiment pour reprendre son souffle, non, le souffle n’est jamais perdu, mais pour détendre les muscles des cuisses qui commencent à tirailler et à brûler. Une jambe tendue, l’autre pliée à 90°, le pied posé sur un emplacement en hauteur, le dos baissé, les mains s’appuient sur le genoux et massent les tendons, les articulations qui paraissent brusquement si dures, indestructibles.
Une pause pour contempler le panorama, relever enfin le front, dénouer le cou, tourner la tête, observer la vallée, le point de départ. Ignorer la voiture qu’on peut encore apercevoir, là-bas, derrière les arbres, et qui nous attendra toute la journée sur le parking de la mairie.
Le plan du village commence à apparaître. L’enchevêtrement des ruelles s’éclaircit, la position des portes moyenâgeuses prend tout son sens maintenant que nous nous sommes élevés au-dessus du commun. Nous découvrons les jardins cachés derrière les hauts murs de pierre, une piscine bleu turquoise, une maison d’architecte à l’ossature de métal bardée de verre, un cloître de monastère adossé à la vieille église, une roseraie, une fontaine, des jardins potagers, quelques silhouettes discrètes égarées dans les rues. Nous sommes partis trop tôt, aucun commerce n’était encore ouvert, sauf la boulangerie dont l’arrière-cour embaumait l’odeur du pain frais.
Le battement des cloches retentit brusquement. Il interrompt notre contemplation et nous incite à repartir. Le rythme est le même que celui de nos pas. Grave et éclatant, le son rebondit longtemps entre les flancs arrondies de la montagne, envahit les alpages, s’écoule entre les troncs imposants des mélèzes.A4 décembre 07

 

Vol de nuit

Je ne vole plus sur mon tapis magique. Je ne prends plus jamais l’avion, ni le téléphérique, mes pieds restent solidement ancrés sur les pavés, les trottoirs citadins. Je voyage en tramways, en bus, en métro. Je n’aperçois le ciel sombre et les miroitements rouges et brutaux du soleil couchant qu’au crépuscule, quand le wagon s’arrache enfin à l’air poisseux du sous-sol et débouche à l’air libre, pour glisser pendant les derniers kilomètres sur la ligne aérienne.
Je suis épuisée, obligée de rester debout au milieu de cette foule compacte, pas de risque de m’envoler, de disparaître à travers le toit de la rame et de flotter au-dessus de la ville

Un tailleur gris, une jupe étroite. Une mallette noire aussi large et lourde que celle d’un médecin de nuit. L’ordinateur, l’agenda. Un vieux livre de poche, Vol de Nuit, coincé entre deux dossiers. Impossible de le sortir du sac sans déranger les autres voyageurs. Les bras tendus, les épaules écartelées, accrochés aux montants métalliques de la rame, ballottés, secoués, nous ressemblons à de grands singes domestiqués, des acrobates de la jungle arrachés à leur espace naturel, dépouillés de leurs instincts sauvages, appauvris, abêtis, transformés en moutons de Panurge.

Another year

Le géologue se tient debout sur la plage, le dos tourné à l’océan, et regarde les falaises.

Alors que… la femme du géologue se tient sur la plage, le dos tourné aux falaises, et regarde l’océan.

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Longtemps, j’ai été…

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Longtemps, j’ai été somnambule. Comme beaucoup d’enfants, presque la moité selon une revue scientifique. La vie en rêve, la vie rêvée, les ombres et les fantômes ; petite fille, j’errais dans les couloirs obscurs de la maison, j’entrais dans la chambre de mes parents. Profondément endormie, j’ouvrais les portes de leur placard, j’enfilais les jupes et les corsages de ma mère, ses escarpins à talons hauts, et ainsi attifée, je me glissais sous leur lit. Au petit matin, mes mouvements involontaires et mes ronflements les alertaient, et ils me découvraient là, chiffonnée,
Plus tard, je m’aventurais au grenier, me faufilais dans l’entrebâillement d’une lucarne et grimpais sur le toit. Habile et souple comme un chat, je me réfugiais sur une petite terrasse au pied de la cheminée. Je m’allongeais là, sur la mousse humide et les feuilles mortes, comme sur la laine épaisse d’un tapis volant. Je m’élevais lentement dans le ciel nocturne, je filais droit à travers les nuages et je voguais, la nuit entière, au-dessus des lotissements et des banlieues désertes.