MONPLAISIR, SANS SOUCI

Édition: Entrepont  (2007)

Brossées chacune avec la rigueur et la vivacité d’un récit indépendant, ces vingt histoires courtes se répondent, se mêlent et s’entremêlent. Dans la même unité de temps et de lieu, les héroïnes se croisent sans se connaître ; pourtant leurs actions s’entrechoquent comme dans un jeu de ping-pong, leurs désirs se rejoignent et leurs discours se répondent dans une troublante mise en abyme. L’écriture est rapide, nette, précise, entrelaçant la tendresse, la cruauté, l’humour et la mélancolie et décrit nos douces folies, nos angoisses et nos efforts désespérés pour dompter l’ennui et la solitude.

Extrait: L’appartement

Pendant la journée, dès qu’il m’arrive d’avoir un instant de répit, je pense à lui.

C’est assez rare, cela se produit plutôt l’après-midi, aux alentours de quinze heures, quand les appels téléphoniques des clients se raréfient. Le silence s’étale et recouvre la moquette sombre, les meubles en métal brillant, les étagères et les dossiers suspendus, les papiers multicolores accumulés sur les bureaux, nos boxes tout entiers, comme une nappe de brouillard tiède et anesthésiant. Une vague de langueur m’envahit, ma tête s’alourdit, j’allonge mes jambes, mes talons raclent la moquette rêche, je pose mon front sur les paumes de mes mains, les deux coudes bien ancrés sur la table, je ferme les yeux et, somnolente, je pense à lui.

Je l’aime, je l’adore. Il me manque.

J’aimerais rentrer pour le voir.

Je le rejoins en rêve.

Je me promène lentement dans chacune de ses pièces. Les battements de mon cœur se ralentissent, ma respiration est paisible, mes tensions s’envolent. Ma rêverie commence toujours par le séjour. Je flotte au milieu du salon et me déplace par petits battements des jambes, au gré de ma fantaisie, comme un têtard dans un aquarium multicolore, posé devant une fenêtre grande ouverte, en plein soleil.

J’admire les murs gris perle, égayés de taches de couleurs jaunes, roses, rouges et bleues. Quelques petits mouvements des nageoires, je tourbillonne, pirouette, cabriole, puis me fige dans un angle du plafond, me réjouissant des harmonies délicates des plaids chamarrés sur le canapé jaune d’or, de la chaleur cuivrée du parquet et du petit tapis chocolat et caramel posé ton sur ton. Je flotte, je me déploie, j’ondule, je me poste tour à tour devant tel objet, tel tableau, telle petite chose médiocre, sans aucune valeur prise isolément, mais qui, ainsi regroupées, forment un univers, un petit univers parfait, mon musée idéal, une tranche d’espace, douce et sucrée, une part d’éternité taillée juste à ma mesure.

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