Comme de l’eau de roche

 » Le Jour de l’effondrement:
Pas spécialement optimiste, pas vraiment compatissant avec l’âme tourmentée des personnages…mais superbement écrit, en communion avec une nature intense. J’avais bien aimé le sentiment d’urgence et d’apocalypse de « Nous entrerons dans la lumière », servi par une langue riche et toute en retenue, les mots de Michèle Astrud sont reconnaissables et du plaisir de les lire, je lui suis reconnaissante… 😉  »
http://www.imgrum.org/user/commedeleauderoche/2262066899

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Les carnets d’une livropathe

https://livropathe.wordpress.com/2017/03/05/nous-entrerons-dans-la-lumiere/

La canicule s’est installée, l’eau devient une denrée rare et les populations sont quasiment livrées à elles-mêmes. Les gens fuient s’ils le peuvent, mais pour aller où ? Dans ce climat de plus en plus hostile, Antoine essaie de survivre. Il photographie ce pays en déliquescence. Il rend visite à sa fille placée en institution. Il laisse son esprit vagabonder, suivant le courant dans lequel les événements le jettent. Ses souvenirs s’emmêlent, ses aspirations également.
Au début, l’atmosphère est très pesante. Un relent de nausée flotte dans l’air alors qu’on apprend à connaître les personnages et on ne sait pas trop où l’auteur nous emmène. Dans ce roman d‘anticipation, ce n’est pas l’Apocalypse en marche qui importe, mais l’aventure humaine d’un homme et de sa fille, êtres fragiles jetés en pâture à la vie. Antoine est homme passif, voire soumis, qui malgré son idéalisme avait tendance à fuir, à rester en dehors de sa propre existence. Il aimerait bien faire, mais toute sa vie il est demeuré tiède, a évité de vivre ses rêves pour ne pas être déçu. Chloé, quant à elle, est restée enfermée une bonne partie de son existence. Elle a grandi sans repères, mais elle veut vivre. La fille est abîmée, mais c’est le père qui est perdu. Ce roman est celui de leur reconstruction alors que tout s’écroule alentour. Il s’agit plus de psychologie que de survie. Si vous voulez du post-apo, passez votre chemin.
Antoine m’a longtemps mise mal à l’aise. Il observe, agit peu et, de mon point de vue, ne s’intéresse pas à ce qui est réellement important. Il se laisse porter, ses choix n’en sont jamais vraiment. Puis, surtout, j’étais en colère contre ce père négligeant qui n’assume pas ses responsabilités.
Quant à Chloé, personnage fluctuant s’il en est, je n’ai pas réussi à m’attacher à elle plus qu’à son père. Elle oscille entre l’enfant capricieuse et la jeune femme bien trop mâture pour son âge. Elle est intelligente, un brin manipulatrice. Elle garde en elle beaucoup de rancœur. C’est un personnage complexe, très bien mis en scène.
La façon dont ces personnages sont exploités peut surprendre. On adhère ou pas. Pour moi, c’est une rencontre ratée, même si j’apprécie en général les récits initiatiques très axés sur la psychologie. Néanmoins, ce roman possède de nombreuses qualités. Le style est parfois très onirique, donnant l’impression que l’on peut se réveiller à tout moment. L’auteur a su rendre son récit visuel, voire photographique, tout en laissant filtrer les émotions. L’écriture est poétique et intimiste. Les souvenirs des personnages mijotent à la chaleur de ce monde déclinant tandis que l’on voyage à leurs côtés, entre espoir et renoncement. Le road trip commence assez tard, mais ce n’est pas important. Le récit est initiatique même dans l’immobilisme des personnages.
Il est toujours difficile d’expliquer à quel point un roman est bon quand on ne l’a pas aimé soi-même. C’est pourtant le cas pour celui-ci. La faute m’incombe. Cette lecture m’a souvent dérangée, parfois découragée. La réflexion sur la manipulation de la mémoire et des souvenirs, l’aspect très onirique de certaines scènes, m’ont beaucoup plu, mais pas la personnalité des personnages qui pourtant sortent des sentiers battus. Je n’ai pas cru à leur relation chaotique ni à leur histoire et j’en suis désolée car ce roman mérite de trouver son lectorat et d’être apprécié à sa juste valeur.

A Momentary Lapse of Reason

Plus de 700 lits d’hôpital sur une plage du Devon, Saunton Sands en Angleterre, réalisation du photographe  Storm Thorgerson et de son partenaire Colin Elgie.

Des scènes du film The Wall  avaient été tournées sur cette même plage:

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Photographies de cette même plage en août 2016:

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Bibliothèque de Paris

Antoine est témoin d’un monde qui s’effondre : celui d’une ville et d’un pays touché par le réchauffement climatique où tout est figé et couvert de poussière. Il se lance sur les routes en compagnie de sa fille, Chloé, traumatisée par un drame qui l’a touchée enfant, à la poursuite de son passé. Ce roman nous touche à différents niveaux : un narrateur en proie à la culpabilité et qui cherche à construire son avenir en revenant sur son passé ; une belle relation père-fille qui se renoue, parfois dans la douleur ; une ambiance post-apocalyptique qui accentue la sensation de vide et de nécessité de survie. Une belle découverte !

Avis de Frédérique, Bibliothèque Mohammed Arkoun sur  » Nous entrerons dans la lumière ».

à lire sur: https://bibliotheques.paris.fr/Default/doc/SYRACUSE/1045015

Désordres

Des ordres, de la lumière, marcher au pas, aller tout droit, obéir au chef d’escadron qui hurle à tue-tête : la ligne droite est le plus court chemin vers l’impossible, vers l’infini, vers le miracle. Toute ligne qui se courbe devient désordre, danger. Sinusoïde, arc, volute, brisure, embranchement, serpentin, zig-zag, flèche, boomerang. Elle revient en arrière pour te frapper la nuque et te mettre KO. Tu tombes sur le sol, du sang s’écoule de la blessure, tache les pavés, ton corps allongé barre le chemin, interrompt le défilé des hommes libres. Ils trébuchent, jurent, te piétinent, t’écrasent, et la boue de tes chairs s’étale, tu disparais, désordre, disgrâce, saleté. Tu t’es trompé, tu as désobéi et tu as été puni.
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Les hommes libres marchent tout droit. Tu le sais pourtant, on te l’a répété maintes et maintes fois depuis l’école primaire, le lycée, le collège. Dans tous ces établissement que tu as fréquenté, l’ordre règne, les couloirs rectilignes, les salles rectangulaires, les tableaux blancs, immaculés. Les feuilles quadrillées, les fichiers soigneusement ordonnés, les questionnaires à remplir, chaque case à la bonne place, les croix se superposent. Sur le papier millimétré, quand les lignes se courbent, elles respectent les équations mathématiques, deviennent des paraboles concaves, convexes, aux limites tranchées, aux bornes connues, aux frontières déclarées et tu aimes ça. Encadré, rassuré.
Les hommes honnêtes tiennent le haut du pavé et arpentent le centre du trottoir, le regard digne et assuré. Ils suivent une trajectoire tracée à l’encre sur le goudron, noir sur noir, une ligne tirée comme un cordeau. Les ivrognes titubent, les peureux se retournent pour vérifier que personne ne les suit, ils se cachent dès qu’ils entendent un bruit, ils hésitent, se perdent, tu es fichu si tu réveilles en eux l’ami fidèle qui sommeille. Tu marches plus vite pour qu’ils ne te rattrapent pas. Personne n’est capable d’aller aussi vite que toi quand tu décolles de cette façon, tu voles littéralement, d’un pas martial, sans courir. Les rois du monde ne courent jamais, ce sont les sportifs du dimanche qui cavalent, ceux qui portent des shorts moulants et des vêtements multicolores. Toi, tu vis en uniforme tous les jours, même le week-end, même pendant les vacances.

Tu traverses un champ de mines, la démarche élastiques entre les ruines et les morceaux de ferraille que tu vois briller au soleil. Les chiens errants t’empêchent d’avancer. Les hommes en gris qui vivent autour des feux, dans les bois, au bord du périphérique ne les retiennent plus, malheur, désordre. Tu as envie de hurler : attachez -les, les chiens doivent être tenus en laisse, la cité est un monde ordonné, les règles sont faites pour être respectées. Bordel. Gabegie. Une corde pour les attacher aux poteaux d’éclairage, voilà ce qu’il te faut. Tu es un petit malin, et tu as de l’humour ; un humour respectueux et du bon goût, ainsi tu feras d’une pierre deux coup en empêchant les dealers et les petits voyous de venir briser les ampoules avec leurs frondes car les molosses les effraieront. Une corde neuve, droite et bien lisse à laquelle il faudra faire un nœud coulant et pour cela tu devras la plier, la courber, l’abuser. Non, tu ne peux pas te résoudre à torturer cette corde si bien dressée. Tu la caresses, tu la laisses glisser lentement au creux de ta paume. Cette sensation d’apaisement, douce et furtive, tu ne l’a jamais connue, jamais ressentie, aussi simple, aussi pure, auparavant.
Tu penses soudain en regardant ces chiens courir dans le brouillard, sauter dans tous les sens, aux théories ondulatoires que tu as survolées pendant tes cours d’optique et de physiques. Et du hasard dont elles résultent le plus souvent. Le professeur en parlait avec une telle jubilation. Tu ne comprends pas ce qu’il trouvait de si beau, de si admirable, quand il affirmait que la chance et la loterie étaient le sens caché de ces grandes inventions. Le chaos gouverne le monde, les idées des scientifiques se développent comme les virus dans un organe infesté, un cancer morbide, les cellules métastasées se propagent dans de multiples directions, se ramifient à la vitesse de l’éclair, grignotent les moindres parcelles laissées vacantes, prolifèrent dans les jachères, se contredisent, se chevauchent, se rejoignent, se divisent, se segmentent. Désordre toujours, pagaille, altération, migraine, souffrance, maladie. Tu cherche une autre explication, plus noble, plus illustre, tu rejettes aussi tout ce qui pourrait être d’essence divine ou angélique, pas assez réglementaire et légitime à ton goût. Tes mains tremblent, la sueur coule sur ton front quand tu observe l’écran grésillant de l’oscilloscope, ces signaux brouillons, incompréhensibles. Ce n’est pas de la science, il n’y a aucune organisation là-dedans, mensonge, aberration, obscurité. Tu dois tout nettoyer, tout effacer, reprendre à zéro. Tu repousse l’appareil, tu crève l’écran, tu arrache les fils et les branchements que tu jettes à travers la pièce. Tu injurie le professeur : fils de Satan, prince des ténèbres, tu ne m’emportera pas avec toi. Pour ces raisons, incompréhensibles, tu es viré de l’université, et tu décroche un peu plus tard, presque dans la foulée, un travail de mercenaire, bien payé, respecté, qui te convient, que tu adores. Heureux, apaisé, dans le cadre.

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Maintenant, tu roules dans la voiture blindée qui t’a été confiée. Elle est flambant neuve, astiquée, un nettoyage écologique, au chiffon sec, à l’huile de coude. Tu traverses la ville, toute fenêtre fermée, l’air intérieur est protégé, contrôlé, en recyclage automatique. Pas question de t’arrêter, ni de tourner à droite, à gauche, jamais, tu dois aller tout droit, le monde est fait pour toi, des ingénieurs et des architectes ont tracé les boulevards et les avenues à ta mesure. Tu voues au baron Georges Eugène Haussmann un culte fervent et tapageur. Tu hurles son nom à chaque intersections pour conjurer le mauvais sort et chasser ces hordes d’enfants qui veulent nettoyer ton pare-brise avec leurs éponges abîmées et leurs seaux remplis d’eau sale. Quand tu tournes distraitement la tête, en attendant que le feu passe au vert, d’ailleurs tu n’aime pas le vert, c’est une couleur impure, mélange de bleu et de jaune, tu déteste le orange aussi, pour la même raison, pourtant, tu attends, tu respectes les règles, elles sont là pour ça, pour que tes hommes comme toi les défendent, tu essayes d’imaginer que le bleu prendra la suite du rouge, le jaune remplacera le orange, tu regardes ces îlots moyenâgeux qui subsistent encore au cœur de la ville moderne, les ruelles sinueuses, les murs de guingois, les pans de bois et de torchis qui n’ont pas encore été démolis, tu te dis que le temps œuvre avec toi, que ces taudis finiront pas s’écrouler lors de la prochaine guerre, la prochaine attaque.
Et quand aux abords de la banlieue et de ses zones industrielles, étales et marécageuses, un rond point magistral te barre la route, tu te cabres, tu refuses te céder, les ordres du capitaine résonnent dans ta tête, la voix martial répète : la ligne droite, la ligne droite, le plus court chemin vers les étoiles, le règne de l’ordre, sur terre et dans les cieux, tu n’y dérogeras pas, tu ne peux pas, tu n’en a pas le droit, c’est ton devoir d’homme et de soldat, ton volant est bloqué, ton poing se paralyse, tu refuses de braquer, tu accélères.
Le capot s’encastre dans le panneau central, celui qui t’indiquait avec une flèche noire, immense, démesurée, la direction dans laquelle tu devais tourner. Et la voiture s’embrase et le pare-brise explose et ton corps se disloque dans le plus parfait chaos, fourbi, merdier, pagaille. Et tu hurles de rage en repoussant la mort. De tes mains nues.

Photographies: Antoine d’Agata

Le monde enchanté de mes lectures

à lire sur http://chroniqueslivres.canalblog.com/archives/2016/07/30/34132838.html
Après avoir lu le résumé, je m’attendais à une histoire qui me retourne émotionellement, et ce fut le cas.

En le lisant, on ressent de la colère, de la rage, de l’abattement, mais aussi beaucoup d’émotions positives que le narrateur nous fait passer à travers son récit.

Lorsqu’il revient des années après, dans cet endroit qui a vu le malheur arriver, qui a vu la mort de son meilleur ami qui quelque part était même un beaucoup plus qu’un ami, il erre tel un zombie en remontant le temps, en se rappelant tout ces événements qui ont amenés au jour du drame.

Nous voguons entre passé et présent, on en vient à s’attacher au narrateur, à cet homme effondre, voir détruit qui recherche finalement un espoir de pouvoir continuer à vivre, une raison valable d’envisager un futur.

Dans ce genre de livre, où ce l’on vit l’histoire à travers le narrateur, j’aime ressentir le fait d’avoir l’impression que j’ai la personne en face de moi, que c’est à moi qu’elle raconte son histoire et non dans les pages d’un livre. Il faut bien avouer que c’est tellement bien réussi, que je ne peux que franchement vous conseiller de vous aussi découvrir cette histoire.

Michèle Astrud a un talent de narratrice comme je n’en ai que rarement lu, en général il y a toujours un petit grain de sable qui vient gripper la machinerie, mais ici je n’ai honnêtement rien trouvé qui pourrait ressembler à ce minuscule grain de sable.

Si vous ne connaissez pas cette auteure, lancez-vous sans aucun doute, je vous la recommande.

Mes madeleines

à lire sur https://mesmadeleines.wordpress.com/2016/07/30/michele-astrud-le-jour-de-leffondrement-collection-litteratures-editions-aux-forges-de-vul

Le Jour de l’effondrement

Roman sur les pulsions de mort

Septembre – Démolition des tours (les habitants en ont été chassés depuis 2 ans) près du fleuve au profit d’une plaine de jeux et de loisirs … C’est le moment qu’un jeune homme d’une vingtaine d’années choisit pour revenir sur les lieux de son crime : il y a 5 ans, il a poussé son meilleur ami dans le fleuve.

Mon avis : Une vie gâchée entre Eros et Thanatos … 

La particularité de l’adolescence (enfin l’une d’entre elles) est de se retrouver pris dans les liens de dépendance non résolus (intrication/désintrication) révélant leur vulnérabilité psychique.

Ici, la vie du héros est tellement insignifiante à ses propres yeux (mais pas aux nôtres) que

  1. il n’a pas de nom,
  2. ses parents/voisins n’ont pas de nom
  3. ses parents et la soeur (Sonia) de son meilleur ami ont couvert son meurtre

Quand le meurtre (non prémédité) donne un sens à la vie, comment réparer l’irréparable ?

Avec un sujet pareil, on s’attendrait à une écriture âpre. Il n’en est rien …

Tout coule (cf le fleuve, lieu du crime), tout roule (cf la moto que son meilleur ami voulait s’acheter et qu’il finira par adopter comme moyen de locomotion privilégié), tout s’écoule tranquillement (de cette tiède tranquilité que le héros voulait fuir à tout prix). Aucun éclat, pas d’esclandre, pas de cris ni de scandale mais un infini pardon qui se reflète dans les flash back de l’écriture.

Un pardon, vécu comme une prison, qui se vit salvateur. Une incompréhension qui perdure ….

Le Jour de l’effondrement par Gregory Mion

à lire sur: http://www.juanasensio.com/archive/2016/08/15/le-jour-de-l-effondrement-de-michele-astrud-par-gregory-mion.html

Un degré plus bas et voici l’étrangeté : s’apercevoir que tout le monde est «épais», entrevoir à quel point une pierre est étrangère, nous est irréductible, avec quelle intensité la nature, un paysage peut nous nier.»
Albert Camus, Le mythe de Sisyphe.

Le Jour de l’effondrement de Michèle Astrud, par Gregory Mion

Pour le dire très classiquement et pour tenter une hypothèse, ce roman (1) de Michèle Astrud donne à voir la tension qui unit les notions de nature et de culture, en insistant d’abord sur la présence inquiétante de grands peupliers, sortes de témoins prodigieux du drame qui s’est joué dans leur giron, statures végétales que l’on a envie d’associer au profil cimenté d’un couple de tours urbaines également plusieurs fois mentionné, évoquant un World Trade Center à la française, point trop haut mais suffisant quand même pour faire naître un sentiment complémentaire de gravité dans cette histoire. La cime des arbres et le sommet des deux immeubles efflanqués sont comme des yeux baissés et profondément raisonneurs, se jaugeant les uns les autres et jaugeant les alentours, sévèrement penchés sur ce paysage hybride de ville et de campagne, paysage dont on apprend dès les premières lignes qu’il a été la scène d’une tragédie presque banale au regard des atrocités existantes : un jeune homme a tué son meilleur ami et il revient sur les lieux de l’homicide après cinq ans d’absence, dans l’intention d’une part de tâter le pouls des moments qui justifièrent et dénouèrent cette amitié, puis d’autre part de mesurer les stagnations ou les changements éventuels des espaces familiers qui ont approvisionné sa vie jusqu’à l’adolescence finissante. On pourrait parler plus simplement d’une boucle qui doit se boucler, d’un nœud qui doit se détendre, peut-être aussi d’une correction obsédante des harmonies autrefois bouleversées, et tout ceci s’accomplira symboliquement lorsque les deux tours seront dynamitées par les ingénieurs de l’implosion (cf. pp. 181-4). Quelque chose ainsi devait définitivement crever, un abcès maladivement tuméfié devait éclater – ce sera enfin le cas «le jour de l’effondrement» (p. 181), les deux tours disparues exigeant des reconstructions personnelles (du moins dans le cas le plus souhaitable), un déménagement de soi catégorique qui n’est pas sans nous instruire d’une métaphore au sens fort du terme.
Ne restent donc debout que les peupliers et l’assassin, mais les premiers ont pris racine tandis que le second s’en va, poursuivant la cadence de sa nature dévastatrice qui semble le condamner à une errance sans fin. Depuis le meurtre initial dont nous ne préciserons rien des circonstances mais sur les motifs duquel nous reviendrons, cet individu auquel le texte ne donne pas de nom paraît tout entier voué au régime de la métaphore filée : image dilatée d’une nature agitée qui perpétuellement se dérange et se réarrange en un faisceau d’aspects redoutables, comme une haute mer où se distinguerait dans chaque vague un nouveau reflet terrible de ce qui gît en son fond. Mû par la violence typique de l’élément naturel déchaîné, ce personnage est une dangereuse contradiction de nos repères culturels, tout autant qu’il en est le cristallisateur puisque son retour dans sa ville d’antan exacerbe un ensemble de difficultés sociales qui ont pu concourir au dénouement fatidique.
En outre, et malgré le risque de formuler une banalité, la vie de HLM a tendance à aggraver les natures prédisposées à la crue pulsionnelle, parce que l’espèce humaine n’est pas faite pour être confinée dans de petits compartiments inélégants, corsets immobiliers qui ne font que servir la rhétorique moderne d’un accès discutable à la propriété. Dans son Émile, Rousseau fait de la liberté de mouvement la condition fondamentale du bon développement physique de l’enfant, rejetant l’usage des vêtements serrés et conseillant les promenades au grand air. Non pas que de telles sorties soient impossibles quand on habite une tour bétonnée, mais elles sont atténuées par la réalité objective d’un habitat qui ne ressemble pas aux logements modestes que Rousseau avaient en tête lorsqu’il s’en prenait aux propriétés démesurées. En d’autres termes, qu’importe la taille du logement pourvu qu’il soit accueillant et qu’il ne soit pas trop éloigné d’une verdure ; il parviendra à contenir et à réguler même les plus coriaces pulsions si l’on prend soin d’être un bon éducateur. Ceci étant, dans le cas de notre assassin, sa nature s’apparente à quelque chose d’incommensurable, par conséquent il eût mieux valu que cet océan impétueux séjourne ailleurs que dans ces tours affreusement longilignes, inappropriées pour ces tempéraments véhéments. En un sens, les mêmes causes produisent les mêmes effets, et Michèle Astrud ne joue pas du stéréotype lorsqu’elle installe les coordonnées socio-culturelles du roman entre un environnement naturel pas franchement convivial (une autoroute se situe à proximité) et une ville sans relief spirituel particulier, mouroir d’une classe moyenne qui n’a pas l’air de pouvoir évoluer. Quoique les composantes relatives aux milieux sociaux soient discrètes dans le livre, car l’essentiel réside dans les tourments intérieurs du criminel, elles n’en sont pas moins habilement distillées, établissant une ambiance proche des films de Bruno Dumont ou des frères Dardenne (2).
Bien que nous l’ayons décrit comme une nature forte, le tueur est plutôt perçu par son entourage à l’image d’un caractère effacé, bon élève sans être brillant, issu d’une famille où les jours se suivent avec une régularité accablante. Par contraste, son meilleur ami est un lycéen remarqué tant par ses résultats que par son comportement de baroudeur, chef de bande, meneur d’hommes, ambitieux qui n’admet pas que son existence se cantonne au cadastre limité de son quartier de jeunesse (3). Les surnoms qui les qualifient sont à cet égard très évocateurs : l’élève populaire est un «tigre», souple de corps et de tête, félin s’insinuant facilement dans les groupes pour mieux les diriger, quant à l’élève plus en retrait, c’est un «vautour», créature sournoise qui attend son heure et qui ne manque aucun détail qui pourrait l’assister dans ses desseins de rapacité (cf. p. 111). Le «tigre» est d’autant plus accrédité dans sa popularité qu’il est aimé des filles, qui lui font un «french cancan» dès qu’il entre en boîte (cf. p. 78). Il n’en faut pas davantage pour tracer entre les deux protagonistes une ligne de démarcation irréversible : d’un côté nous avons la vedette, de l’autre le larbin, le payeur, celui qui tient toutes les chandelles. L’addition de ces déséquilibres instaure un climat de vexations et de jalousies qui conduit le tueur à deux confessions. La première dit ceci : «Je ne l’aimais pas. J’avais besoin de lui» (p. 133). La seconde nous informe qu’il était ulcéré de voir son ami faire ses projets dans son coin, alors que lui ne faisait somme toute que jouer le rôle d’un moyen, d’un levier que l’on active et que l’on abandonne aussitôt le résultat escompté obtenu (cf. p. 165). Peut-on par ailleurs faire de ces deux aveux la matière d’un mobile meurtrier ? Certes les crimes passionnels sont ce qu’il y a de plus fréquent, mais dans le cas de cette relation amicale fiévreuse, un autre motif surgit, en rapport avec Sonia, la sœur de la victime (cf. pp. 110 et 154). Si nous gardons secrètes les circonstances qui rapprochèrent Sonia et le futur assassin de son frère, nous pouvons toutefois révéler que ce nouvel attachement ne fut pas non plus sans heurts et qu’il affiche avec encore plus de certitude la personnalité troublante, pour ne pas dire intimidante, de ce personnage qui oscille entre jalousie morbide et volonté de puissance.
De nombreuses configurations de cette nature détraquée renvoient du reste au héros dostoïevskien Raskolnikov, mais tandis que ce dernier regagne peu à peu l’honnêteté et la société civile après avoir longtemps été perturbé par son double crime, le «vautour» de Michèle Astrud semble au contraire élargir la brèche qui le sépare du monde. Raskolnikov n’est qu’un schismatique temporaire et il possède la capacité de résipiscence; le «vautour», quant à lui, a signé un pacte avec toutes les nuances de la sécession. Il est de ce point de vue plus familier d’un Meursault qui peine à remettre la mort de sa mère, surtout lorsqu’il affirme : «Il y a cinq ans, je l’ai tué. Enfin, je crois… Je ne suis plus sûr… J’ai oublié» (p. 47). De surcroît le crime de l’ami nous paraît encore plus sordide que le crime de l’Arabe, parce qu’il est de toute évidence motivé par des causes qui ne désignent pas la moindre portion d’absurdité camusienne. Ce n’est pas un soleil de plomb qui s’est abattu sur le «vautour» et qui l’aurait forcé à commettre l’irréparable; c’est plutôt lui, ses ailes déployées et son cou tordu, parfaite grimace de l’univers zoologique, qui a fondu sur sa proie en la prenant par surprise. Le geste meurtrier terminal achève ainsi une amitié fondée davantage sur le non-dit et l’ambiguïté que sur des rapports de transparence a priori conformes à ce que l’on est en droit d’attendre d’une liaison amicale. Au tout début du roman, d’ailleurs, cette ambiguïté nous saute à la figure et suscite un malaise qui n’est pas sans rappeler les contextes de prédilection d’un Larry Clark (4), metteur en scène de l’adolescence inassouvie, prompte à la criminalité, au stupre et à la fornication. Nous sommes donc très éloignés de la maxime stoïcienne abstine et sustine, puisque si quelque chose se détache avec vigueur de cette amitié déconcertante, ce n’est que la sensation d’une avide consommation mutuelle, jusqu’à atteindre des satiétés imprononçables qui finissent par pousser à la fatale trahison. En tout cela, le tigre n’aura fait que sous-estimer les ruses du vautour, et lorsqu’il croyait apprécier dans les traits du rapace les manifestations les plus convaincantes de l’acquiescement, il négligeait le double-fond de ce tempérament vindicatif et diablement calculateur. Il se peut alors que l’amitié n’ait été sincère que d’un côté, en l’occurrence du côté de celui qui fut accusé de tout régenter, dans le sillage de ce tigre qui ne se sentait possiblement pas aussi majestueux et qui faisait de son mieux pour satisfaire une grande partie de ses camarades.
Est-ce que pour autant tout est condamnable chez ce meurtrier impie ? Un passage nous suggère de voir en ce monstre un Christ repentant (et sinon pourquoi serait-il revenu ?), un homme battu (au propre comme au figuré) qui monte au Golgotha en parcourant tous les étages de sa via dolorosa (cf. pp. 85-6). Chahuté et frappé par des oiseaux de nuit plus méchants que ceux d’un Edward Hopper, le revenant criminel paraît avoir guetté le moment où il allait être tabassé. Il se repaît de ces bastonnades – soit d’être puni de ce qu’il a fait, soit d’être formellement dérangé. Les deux postures sont admissibles tant il est difficile d’y voir clair dans ce précipité d’humanité mauvaise. Quoi qu’il en soit, la clémence nous inciterait à le pardonner, ce que parvient à faire Sonia selon toute vraisemblance (cf. p. 136), cependant tout concorde pour le charger de ses horribles fautes, et les deux tours effondrées n’ont pas neutralisé la carrure dominante des peupliers, gardiens impitoyables du passé, sombres silhouettes qui continueront de suivre l’assassin à la trace, jusque dans l’eau du fleuve où miroitent les frondaisons de ces grands arbres et où jadis vint flotter le cadavre disloqué du jeune tigre.

Notes
(1) Le Jour de l’effondrement (Éditions Aux Forges de Vulcain, 2014).
(2) L’impression de fatalité sociale due à l’apparence et à l’insalubrité du logement est aussi remarquablement traitée par Andreï Zviaguintsev dans son film Elena.
(3) L’autre contraste pourrait aussi concerner la vie de famille. On apprend en effet que le père de la victime est mort d’un cancer du foie (cf. pp. 93-5). Un tel «accident» de vie aurait peut-être contribué à mettre dans l’existence du tueur de quoi se délivrer du sentiment pesant de la répétition domestique. Plus cyniquement, la mort précoce d’un parent est susceptible de constituer un argument de popularité, un signe distinctif qui pose d’emblée une souffrance et une attitude inhérente d’exclusivité.
(4) Pour avoir une vision approfondie du roman, nous conseillons au lecteur de voir le film Bully (puis éventuellement Ken Park).

 

 

Le brouillard confus de la peur

« Lorsqu’il arriva tout en haut, l’éclat soudain du soleil l’éblouit et l’empêcha d’abord de discerner Chloé. Elle se tenait dans un angle du grand espace carré et admirait la mer par-delà l’estuaire : la vue était, ainsi qu’elle l’avait prévu, saisissante. Ils la contemplèrent en silence ; il trouvait cela magnifique mais un peu déprimant parce que totalement dérisoire, vain comme le sont, d’une certaine façon, les beaux paysages. Chloé la fixait avec une sorte de passion forcée, comme si cela avait un sens particulier; le même regard en fait qu’il avait posé sur le lever du jour à Tanger dix ans plus tôt. Au bout d’un moment, ne supportant plus de la voir ainsi en extase, il alla s’asseoir sur un des parapets. Ses genoux tremblaient de l’effort de l’ascension, il avait le souffle court, était accablé par un sombre pressentiment sur ce qui l’attendait à l’âge mûr. Au début, tout était confus, puis il distingua peu à peu les gens qui étaient là et qui constituaient, à leur façon, un véritable spectacle. Le sommet de la tour était rempli de monde ; enfants à quatre pattes, mères donnant à boire à des bébés, jeunes hommes tenant la main de jeunes filles ou même d’autres jeunes hommes, garçons assis tout au bord et battant des pieds dans le vide, vieilles femmes qui auraient besoin d’une journée pour se remettre de la montée et qui se renversaient en arrière au soleil exactement comme des grand-mères sur une plage anglaise. Et c’était bien une plage anglaise que cette scène évoquait ; il avait devant lui les mêmes groupes, les mêmes attitudes qu’à Mablethorpe quand il était enfant. à force de les observer, ces étrangers lui apparurent peu à peu étonnement familiers ; par une sorte d’illumination, ils prirent pour lui une signification lumineuse, visionnaire ; aussi frappante que Tanger l’avait été ; des gens, rien de plus, rien d’autre que des gens. Leurs vêtements recouvraient des corps, leurs visages avaient des expressions, leurs liens se révélaient soudain ; ce qui faisait leur étrangeté tomba, comme si leur humanité commune ( jusqu’alors admise par principe, mais jamais encore perçue) devenait, subitement, réelle. Il lui semblait qu’en l’espace d’un instant, il avait percé le brouillard confus de la peur… »

Margaret Drabble, Une journée dans la vie d’une femme souriante.